Ancien Général au service de Joachim Murat, roi de Naples, Commandeuer de la Légion-d’Honneur et de l’ordre royal des Deux Siciles
Dans cette immense épopée guerrière où les armes de la France ont brillé de tant de gloire et d’éclat, il existe encore une foule de particularités dignes d’intérêt et dont la connaissance ne peut nous être révélée que par ceux qui en furent ou les acteurs ou les témoins. C’est à ce titre que nous appelons l’attention du public sur les souvenirs militaires d’un guerrier illustre qui répandit son sang généreux sur les champs de bataille de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Egypte et de l’Espagne, et qui, sorti des derniers rangs de l’armée, s’éleva au grade de général par ses talents et son intrépidité.
Les mémoires autographes du brave général ont été notre guide dans la rédaction de ces souvenirs qu’il a daigné nous confier lui-même, et qu’il a pris la peine d’annoter et de revoir lorsqu’elle a été achevée. Ainsi, rien de ce que nous avons dit ne peut être l’objet d’un doute; tous les faits dont nous avons exposé les détails se sont passés sous les yeux du militaire qui s’en déclare le témoin, et ce militaire, soit par son grade, soit par ses relations avec tout ce que l’armée renfermait de plus éminent, ne pouvait se tromper sur les circonstances dont il donnait le récit.
Plusieurs faits sur lesquels l’histoire est restée muette sont relatés dans notre ouvrage avec tous les développements qu’ils méritent; parmi eux on pourra remarquer la découverte du gué de Lodi, qui assura le succès du passage du pont de l’Adige; le danger imminent où l’imprudente audace de Desaix le jeta en Egypte; la soumission du Tyrol; la destruction des brigands de la Calabre; quelques détails ignorés de la guerre en Catalogne, enfin la chute de Murat, dont le brave général, toujours fidèle à ses serments, resta jusqu’à la fin l’incorruptible défenseur. Il nous a été doux de retracer cette belle et noble vie, dont quatre-vingt-sept hivers n’ont pas épuisé la source, et qui, vivant au milieu de ses compatriotes, aux lieux qui l’ont vu naître, est entouré de leur amour et de leur vénération. Aussi le poète a-t-il pu dire de lui :
Sur les pas triomphants du grand Napoléon, De périls en périls, de victoire en victoire, Des rives de l’Adige aux déserts de Memnon, Trente ans il combattit pour la France et la gloire.
BOUSSON DE MAIRET.
Arbois, 25 mai 1853.
Naissance de Desvernois. Il s’engage au 7ᵉ régiment de hussards. Première campagne à l’armée du Rhin. Combat d’Oberoterbach. Il est nommé sous-lieutenant. Combat d’Oggresheim. Siège de la forteresse du pont de Manheim. Siège de Mayence. Départ du 7ᵉ de hussards pour l’Italie.
Lorsque, par sa conduite, son courage et sa valeur, un homme, entré simple soldat dans les rangs de l’armée, s’est élevé à un grade éminent, il a sans doute acquis des droits à l’estime de ses contemporains et de la postérité; mais si, aux belles actions qui ont signalé sa carrière, il joint un caractère fortement trempé, la modestie et le désintéressement; si, au jour des revers, on l’a vu supporter avec fermeté les plus cruelles vicissitudes de la fortune, cet homme mérite tous nos respects, et son nom doit se joindre à ceux dont la patrie s’honore.
Sous tous ces rapports, le baron DESVERNOIS (Nicolas-Philibert), né à Lons-le-Saunier le 25 septembre 1771, est digne de figurer avec éclat dans notre immense Panthéon militaire. Il n’est aucun de ses grades qu’il n’ait conquis au prix d’une belle action, et sans rien devoir à la faveur, il est parvenu à la dignité de lieutenant-général.
Depuis trois ans la France était en proie à la fièvre révolutionnaire, lorsqu’au mois d’avril 1792, elle osa répondre aux provocations de la Prusse et de l’Autriche par une énergique déclaration de guerre. Son armée, cependant, n’était point en état de soutenir la lutte; elle avait vu ses chefs, pour la plupart, l’abandonner, et se joindre aux nombreuses légions qui se préparaient à l’assaillir; aussi ses premiers efforts ne furent pas heureux; elle fut repoussée, et l’ennemi, précédé de l’impolitique et insolent manifeste du duc de Brunswick, ne tarda pas à franchir les frontières et à s’avancer sur Paris.
Mais le génie de la France veillait sur elle; d’une extrémité à l’autre de son vaste territoire éclate un mouvement électrique de patriotisme et d’honneur; un million de défenseurs volent à la rencontre des aggresseurs, les forcent à la retraite et délivrent le sol sacré de la patrie.
Ce fut alors que Desvernois embrassa la profession des armes. A peine âgé de vingt ans, il était vérificateur aux contributions directes de la ville de Paris; entrainé par l’élan général, il renonça sans hésiter à cette existence honorable et douce, et entra, comme simple soldat, dans le 7ᵉ régiment de hussards, qui faisait partie de l’armée du Rhin. Il le rejoignit, au mois de novembre, dans le Palatinat. Bientôt son aptitude au service des troupes légères en campagne le fit distinguer de ses chefs, et après avoir rapidement passé par les grades de brigadier et de fourrier, il fut nommé maréchal-des-logis le 2 mars 1793. Quatre jours après il justifia cette promotion; envoyé en reconnaissance à la tête de douze hussards, il rencontra, près de Bellicum, une patrouille de hussards hongrois beaucoup plus nombreuse que sa troupe, la chargea et la mit en fuite.
Le 10 mars suivant, ayant sous ses ordres le même nombre de cavaliers, il fut détaché sur le Vieux-Rhin pour observer la légion de Rohan, cantonnée de l’autre côté du fleuve. Il occupait encore ce poste au commencement d’avril, quand l’armée française fit un mouvement rétrograde, depuis Mayence jusqu’aux lignes de la Lauter. Cette retraite s’étant opérée sans qu’il en eût été prévenu, il se trouva coupé de l’armée. Averti par des paysans du danger de sa position, il se jeta dans la forêt de Sifferstadt, où, prenant toutes les précautions nécessaires pour n’être pas aperçu de l’ennemi, il marcha pendant deux jours. Le troisième jour, il en déboucha brusquement, traversa le cordon des vedettes ennemies, qu’il écarta à coups de pistolet, et rejoignit, à Klosterenbach, l’armée française où l’on croyait sa troupe prisonnière. Conduit au général en chef Custine, il lui fit son rapport et en reçut de justes éloges. Le chef d’état-major eut ordre de prendre le nom du jeune maréchal-des-logis.
Le 17 mai, le général Custine fit attaquer l’ennemi sur toute la ligne. La chaîne des tirailleurs fut portée au-delà du village d’Edesheim, dont la position couvre au sud la place de Landau. Ce village, où s’étaient déjà livrés plusieurs combats, avait reçu des soldats le nom de Clocher blanc. Desvernois commandait ces tirailleurs : pendant l’action, son cheval fut tué sous lui.
Pendant cette guerre d’escarmouches qui se poursuivit jusqu’à l’automne, il prit part à toutes les expéditions des divisions Desaix et Férino. Le 13 octobre, il assista au combat livré dans les gorges d’Oberoterbach, pour la défense des lignes de Weissembourg. Au mois de novembre suivant, il participa à la reprise de ces lignes et au déblouement de Landau.
De tels services méritaient une récompense, et il l’obtint le 23 août 1794. Nommé sous-lieutenant au choix, par acclamation de ses camarades, il monta, en cette qualité, sa première grand garde le 4 octobre, dans la plaine de la Rèite, entre Spire et Oggresheim, petite ville sur la rive gauche du Rhin, occupée par l’ennemi.
Dans la soirée de ce même jour, l’adjudant-général Bellavesne, chargé de diriger une expédition sur Frankenthal, lui donna le commandement de son avant-garde, avec ordre de se mettre en marche à minuit. Desvernois enleva deux vedettes, mit en fuite la petite garde des hussards de Wurmser, et ayant abordé avec la plus grande résolution la grand garde formée en bataille à l’entrée d’Oggresheim, la força de se replier sur la place. S’étant élancé à sa poursuite, il reçut au tibia de la jambe gauche un coup de feu qui l’obligea de s’arrêter, et il dut entrer à l’hôpital militaire de Landau, d’où il ne sortit que trois semaines après.
Au commencement de l’hiver, qui fut un des plus rigoureux dont on ait conservé la mémoire, le général de division Vachot fut chargé d’attaquer la forteresse de la tête de pont de Manheim. Le 7ᵉ de hussards fut placé sous ses ordres, et dans l’espace d’un mois, Desvernois dut monter quinze grand gardes, dans une plaine découverte, où la cavalerie était un but offert à l’artillerie ennemie. Le 11 décembre 1794, son cheval fut tué sous lui d’un coup de canon qui emporta un hussard et deux chevaux.
Indépendamment de ce service si rude et si périlleux, la cavalerie, lorsqu’elle n’était pas de grand garde, montait régulièrement à cheval à minuit, exécutait ses patrouilles dans le plus profond silence, et ne rentrait au cantonnement qu’à neuf heures du matin. Enfin la forteresse capitula, et le 25 décembre les troupes françaises en prirent possession.
Tant de fatigues auraient dû être suivies de quelques jours de repos; mais, dès le lendemain, les troupes reçurent l’ordre d’aller renforcer l’armée qui investissait Mayence. Là, malgré la fertilité du pays, elles eurent à supporter les plus rudes privations; les distributions étaient irrégulières et insuffisantes: huit hommes ne recevaient chaque jour qu’un seul pain de munition, à moitié cuit, et qui, émetté, ne laissait dans la main qu’un dégoûtant mélange de paille et de mouches.
Enfin, le 4 août 1795, le 7ᵉ hussards fut désigné pour faire partie d’une colonne de six mille hommes dirigée sur l’Italie. Cinquante-trois jours après, le 26 septembre, ce corps arrivait à Nice, et passait sous le commandement du plus grand capitaine des temps anciens et modernes.
Etat de l’armée d’Italie. Arrivée du général Bonaparte. Affaires de Fombio, de Codogno et de Pizzighitone. Le gué de l’Adda, près de Lodi. Deux régiments mis en fuite par le 7ᵉ de hussards. Prise de Crémone. Combat de Borghetto. Siège de Mantoue. Captivité de Desvernois. Entrée en Romagne. Combat sur le Sénio. Assassinat du général Duphot. Masséna à Rome; ses déprédations.
L’armée d’Italie, que commandait en chef le général Schérer, se trouvait dans la position la plus critique. Tous les services y languissaient; la solde était payée en assignats, dont chaque jour affaiblissait la valeur; faute d’argent, les fournisseurs se voyaient dans l’impossibilité d’assurer les subsistances, et le général sollicitait en vain les moyens de sortir de son inaction et de reprendre l’offensive. Le Directoire, persuadé que cet état de choses n’était dû qu’à l’incapacité de ce général, lui retira le commandement, et le remplaça par un officier signalé par sa conduite à la prise de Toulon et par la défaite des sections de Paris, insurgées le 13 vendémiaire (3 octobre) contre la Convention, NAPOLÉON BONAPARTE.
Le génie du nouveau chef de l’armée eut bientôt surmonté tous les obstacles, et le 11 germinal an IV (31 mars 1796), bien avant l’aube du jour, les roulements de la diane et les sons de la trompette donnèrent le signal du départ.
Nous n’entrerons point dans les détails des succès qui ont signalé cette immortelle campagne; ces détails sont connus: nous ne nous occuperons que des circonstances où se distingua le sous-lieutenant Desvernois.
A Chérasco, il eut un cheval tué sous lui d’un éclat d’obus, dans la plaine au nord de cette ville, où il était à son rang de bataille; ce fut à Fombio qu’il put donner des preuves de son intrépidité et de son dévouement.
Trois mille hommes d’infanterie et deux mille chevaux, soutenus par vingt pièces de canon, et commandés par le général Liptây, occupaient cette position que l’art avait fortifiée. Deux heures d’un combat opiniâtre suffirent pour l’enlever et rejeter l’ennemi sur Codogno. Le 7ᵉ de hussards s’élança à sa poursuite, entra dans Codogno pélemèle avec les fuyards, et ne s’arrêta qu’au-delà de cette ville, sur l’ordre de l’adjudant-général Lanusse, afin d’y attendre l’infanterie.
L’ennemi se retirait par la route de Maléo qui conduit à Pizzighitone. Un détachement de douze hussards, qui avait été envoyé pour observer son mouvement rétrograde, revient tout-à-coup sur ses pas, vivement ramené par la cavalerie autrichienne. Desvernois reçoit l’ordre de le soutenir avec son peloton: il enlève sa troupe au galop, aborde l’ennemi à coups de sabre, au milieu d’un tourbillon de poussière qui fait croire aux Autrichiens qu’ils ont affaire à un corps nombreux. Leur escadron, qui ne comptait pas moins de deux cents hulans, s’intimide et fait volte-face; les trente hussards français le poursuivent, le sabre dans les reins, jusque sur le pont-levis de Pizzighitone, qui ne se lève qu’au moment où le cheval de Desvernois allait s’y précipiter. Deux bataillons ennemis, qui n’avaient point eu le temps de rentrer dans la ville, sont forcés de mettre bas les armes. Les canonniers ennemis courent à leurs pièces, au haut des remparts, et tirent à toute volée sur les hussards qui se retirent au pas sur Maléo. Cet engagement ne coûta aux Français qu’un seul hussard, emporté par un boulet; le lieutenant, qui chargeait à leur tête, reçut sur l’épaule droite trois coups de sabre qui furent en partie amortis par son manteau, que, suivant l’usage de la cavalerie légère dans les jours d’action, il portait roulé autour du corps. Quant à l’ennemi, il eut seize hommes tués, perdit quarante-trois chevaux dont neuf morts, et vingt-deux prisonniers, la plupart blessés, qui restèrent au pouvoir des hussards.
Après avoir reçu du général Beaumont les éloges qu’il méritait, et avoir fait panser les meurtrissures causées par les coups de sabre qu’il avait reçus, Desvernois fut chargé de reconnaître un gué de l’Adda, indiqué par un paysan qui devait l’y conduire. Pour y arriver, il fallait traverser une plaine exposée à tout le feu de l’ennemi. Le paysan, effrayé du sifflement des balles, se jeta à plat ventre, et montra au lieutenant une cabane de pêcheurs à cent pas environ de laquelle se trouvait le gué désiré. Le lieutenant lui ordonna de l’attendre, se porta au galop à l’endroit indiqué, et malgré les balles qui pleuvaient autour de lui, mais dont aucune ne l’atteignit, il parcourut la rivière dans presque toute sa largeur. Revenu auprès de son général auquel il rendit compte de sa périlleuse mission, celui-ci le renvoya au général en chef, pour lui annoncer que le gué était reconnu et qu’il était praticable. Bonaparte, abrité derrière une tour, était occupé des préparatifs nécessaires à l’enlèvement du pont de Lodi. Après avoir entendu son rapport, il le chargea de porter au général Beaumont l’ordre de franchir en toute hâte la rivière avec sa cavalerie, tandis que l’infanterie, conduite par lui-même, allait s’ébranler pour emporter le pont de vive force et au pas de course.
Sur l’ordre de Beaumont, Desvernois conduisit l’avant-garde au gué et traversa la rivière sans accident. La colonne du général la suivit immédiatement, et arrivée à la rive opposée, s’y forma en bataille. Au même instant, l’infanterie traversait le pont, et l’ennemi qui l’avait défendu se repliait sur le gros de l’armée autrichienne, lorsque la cavalerie l’aborda en flanc avec une extrême vigueur. La nuit qui survint et le signal de la retraite empêchèrent seuls la destruction de deux régiments, hussards et hulans, qui se virent inopinément chargés par le 7ᵉ de hussards.
Ce beau fait d’armes, dont le rédacteur des Victoires et Conquêtes n’a parlé qu’en mentionnant le lieutenant Desvernois comme s’étant distingué au passage du pont de Lodi, valut à cet officier une place dans le tableau peint à fresque qui le représente, et qui ornait (car nous ignorons s’il existe encore) la grande salle de l’Hôtel-de-Ville de Lodi.
Le 12 mai 1796, Desvernois trouva et saisit une nouvelle occasion de se signaler. Sur la route de Pizzighitone à Crémone, le 7ᵉ de hussards rencontre une forte colonne de cavalerie ennemie, composée de hussards et de hulans. Les deux troupes se chargent avec impétuosité; mais le régiment français, bien inférieur en nombre, faiblit et se met en désordre. Desvernois s’en aperçoit: Face en tête! s’écrie-t-il; et joignant l’action aux paroles, sans prendre garde qu’il n’est suivi que de deux de ses cavaliers, il se précipite tête baissée sur l’ennemi. A la vue de ces trois braves qu’ils croient suivis de toute la colonne française, les Autrichiens tournent bride, et sont poursuivis avec acharnement. Quelques minutes après, l’un des cavaliers fait observer au lieutenant qu’ils se trouvent devant une grande ville, et qu’en avant de la porte sont rassemblées plus de deux mille personnes. — Je le vois bien, répond Desvernois, c’est Crémone! mais n’importe, en avant! Et les trois audacieux cavaliers, traversant la foule qui leur ouvre passage en témoignant son étonnement et son admiration par d’enthousiastes vivat, se précipitent dans la ville, qu’ils traversent tout entière depuis la porte de Milan jusqu’à celle de Mantoue. Dans leur course, sont sabrés tous les soldats ennemis qui se trouvent dispersés dans les rues qu’ils parcourent.
La porte de Mantoue était fermée; échauffés par leur course, et prenant conseil de leur courage plutôt que de la prudence, Desvernois et ses deux compagnons mettent pied à terre, et se disposent à ouvrir cette porte. Heureusement se trouvait sur le rempart un particulier d’un extérieur distingué, qui, s’adressant en français au lieutenant, le prévient qu’à vingt pas au dehors de la porte est un escadron entier de hulans, et l’invite à monter auprès de lui pour s’en assurer. Le rapport était exact; Desvernois descend du rempart après avoir cordialement serré la main de ce particulier, dont le langage ne pouvait appartenir qu’à un émigré français, qui lui offrit une prise de tabac dans une tabatière ornée du portrait de l’infortuné Louis XVI.
Les trois cavaliers regagnaient la porte de Milan, quand ils voient venir à eux un nombreux cortège, composé du syndic de la ville, des échevins, et d’une foule de peuple dont la joie se manifestait par de vives acclamations. Les magistrats, persuadés qu’une soumission empressée serait pour Crémone une puissante recommandation aux yeux des chefs de l’armée victorieuse, venaient présenter au lieutenant les clefs de la ville. Déjà ils le haranguaient, lorsqu’ils furent interrompus par l’arrivée du chef d’escadron Cuoq, du 7ᵉ de hussards, accompagné d’un officier supérieur des hulans autrichiens, et de cinq de ses soldats qui lui servaient d’ordonnances.
Dans l’engagement qui avait eu lieu entre les deux corps, le commandant Cuoq s’étant trouvé séparé de sa troupe, était tombé au pouvoir de l’ennemi. Peu d’instants après, l’énergie de Desvernois avait forcé les hulans à une fuite si rapide, que le commandant, perdant la respiration, avait prié le chef ennemi de le tuer, ou de ralentir sa marche afin qu’il pût reprendre haleine. Cédant à un noble mouvement d’humanité, le commandant autrichien avait suspendu sa course, mais, pour éviter la poursuite, il avait tourné Crémone, et laissant son escadron en dehors de la porte de Mantoue qu’il avait ordonné de fermer, il était entré avec son prisonnier dans un hôtel voisin de cette porte. A peine y furent-ils que le bruit du galop des chevaux frappa leurs oreilles. L’Autrichien étonné s’approcha de la fenêtre avec précaution, et ayant reconnu les Français, qui n’étaient autres que Desvernois et ses cavaliers, il s’était déclaré prisonnier du commandant Cuoq, et s’était mis sous sa sauvegarde.
Sur ces entrefaites, la cavalerie du général Beaumont tournait Crémone, et l’infanterie du général Vial y pénétrait au pas de course. Ce fut à ce dernier que Desvernois invita le magistrat à remettre les clefs qu’on lui présentait, tandis que lui, avec ses deux braves, courut rejoindre la cavalerie. Elle eut bientôt mis en fuite l’escadron de hulans arrêté près de la porte de Mantoue, où il attendait son commandant. Quant à cet officier, le général Bonaparte s’empressa de le renvoyer sans échange, en récompense de la belle conduite qu’il avait tenue envers le chef d’escadron Cuoq.
Cette action d’éclat, dont le général Beaumont avait été le témoin, et qui est consignée dans les fastes du 7ᵉ de hussards, ne parvint point à la connaissance du général en chef. Sans cette omission du commandant de la cavalerie, nul doute que Bonaparte aurait donné de l’avancement à Desvernois. Celui-ci, modeste autant qu’intrépide, et persuadé, comme il l’a dit lui-même, qu’en pareille circonstance tout autre officier eût agi comme lui, ne fit aucune réclamation.
Le 50 mai suivant, il combattit à Borghetto avec son régiment, qui, au témoignage du général Murat, y fit preuve de la plus haute bravoure. Dans cette action, la cavalerie napolitaine, commandée par le prince de Goïto, fut taillée en pièces et presque détruite; le prince lui-même fut fait prisonnier.
Le 5 juin, l’armée française, arrivée sous les murs de Mantoue, se prépara à en faire le siège, et les approches en furent commencées. De son côté, l’ennemi avait multiplié les moyens de résistance par des redoutes et un camp retranché qu’il avait établi près de San-Antonio et de Migliaretto. Le 18 juillet, le 7ᵉ de hussards reçut l’ordre d’attaquer ce camp. Dans la charge que le régiment exécuta, Desvernois eut son cheval tué sous lui, et fut gravement froissé dans sa chute. Mis hors de combat et forcé à l’inaction, il dut se renfermer dans sa baraque à la Favorite. Les émanations putrides et pestilentielles qui s’échappaient des marais lui occasionnèrent la fièvre, et il fut obligé d’entrer à l’ambulance de Goïto. Sa maladie avait fait des progrès alarmants, lorsque le feld-maréchal Wurmser, descendu du Tyrol, s’avança sur Mantoue pour en faire lever le siège. Un ami de Desvernois se hâta de le faire transporter à Suzzala, de l’autre côté du Pô. Il n’en tomba pas moins dans le danger qu’on voulait lui faire éviter ; les habitants du pays se saisirent de lui, et le livrèrent mourant aux Autrichiens, à Borgo-Forte. Le général Mack ordonna qu’il fût transporté à Mantoue, où Desvernois retrouva le commandant de hulans tombé entre ses mains à Crémone. Vivement recommandé par cet officier, il reçut tous les soins qu’exigeait sa position. Douze jours après, arriva l’ordre de le conduire en Styrie ; mais la gravité de sa maladie obligea l’ennemi de le laisser à Trente, où la protection du commandant de hulans vint encore à son aide. Il y reçut plusieurs visites du maréchal Wurmser et d’autres officiers généraux et supérieurs. Enfin, le 3 septembre, l’arrivée de l’armée française à Trente le rendit à la liberté, et il revint à son régiment où il reprit son service.
Cependant la cour de Rome, livrée aux suggestions des ennemis de la France, armait contre elle les peuples soumis à sa domination ; elle avait ouvert des négociations avec la cour de Vienne, et violé les conditions d’un armistice signé à Bologne le 25 juin 1796. Le général autrichien Colli était venu prendre le commandement des troupes pontificales, et une proclamation forcenée, pleine de fanatisme et de mauvaise foi, avait été répandue contre les Français. L’armée marcha aussitôt sur la Romagne. Détaché d’abord à Ronco, puis à Porto-Legnago, Desvernois, pendant plusieurs nuits, fit faire des reconnaissances dans toutes les directions; l’une d’elles fit tomber en son pouvoir trois officiers et sept hussards du régiment d’Herdodi. Le 16 janvier 1797, il contribua à la défaite que fit éprouver le général Augereau, près de Castellaro, au général Provéra, après que celui-ci eut passé l’Adige à Anghiari.
Le 2 février eut lieu sur les bords du Sénio la première rencontre des Français, que commandait le général Victor, et des troupes pontificales, sous les ordres de Colli. Malgré le feu de quatre pièces de canon, le pont de Castel Bolognese fut rapidement emporté, et les Romains, abordés avec impétuosité, ne purent soutenir le choc et furent mis en déroute. Le 7ᵉ de hussards s’élança à la poursuite des fuyards qui, dispersés dans la plaine, jetaient leurs armes, et à genoux, la tête nue, demandaient grâce. Les cavaliers, dont un tel spectacle excitait les éclats de rire, ne se sentaient plus la force de frapper.
Quelques détachements pourtant s’efforçaient encore de résister; les hussards se forment en colonne sur quatre hommes de front. Le signal de la charge est donné; au même moment un éclat de mitraille atteint Desvernois à la rotule du genou. Malgré la douleur qu’il éprouve, il reste à cheval et participe à la charge. Quatre canons, leurs caissons attelés chacun de quatre chevaux, et leurs conducteurs, sont pris par les hussards. Chargé de ramener les prisonniers, Desvernois, sur leur indication, aperçoit un carrosse qui s’éloignait en toute hâte. Il laisse au sous-lieutenant Sébastien David, de Nozeroy, le soin de conduire au général Victor les canons et les prisonniers, et suivi seulement de deux hussards, s’élance à la poursuite du carrosse, qui renfermait le commandant de l’artillerie pontificale, plusieurs officiers et deux moines; par derrière étaient juchés quelques soldats d’artillerie. Il l’atteint à trois milles en-deçà de Forli, où se ralliait l’armée vaincue. Malgré trois ou quatre coups de fusil qui ne l’arrêtent point, il se présente à la portière, le sabre d’une main et le pistolet de l’autre, et somme le commandant et ses compagnons de rebrousser chemin. Les officiers intimidés obéissent, et Desvernois vient offrir sa capture au colonel Junot qu’il rencontre à un mille de Faenza. Sur l’ordre de cet officier supérieur, les prisonniers sont conduits devant le commandant de cette ville, qui les envoie dans un couvent. Là, après qu’un chirurgien a pansé le genou du lieutenant, dont l’enflure était devenue très-douloureuse, il lui est servi un excellent repas, préparé pour le général Colli et son état-major. Il en fait les honneurs à ses prisonniers, tandis que ses hussards régalent les soldats d’artillerie tombés en leur pouvoir. Le carrosse et les deux chevaux sont vendus trois mille deux cent quarante francs, sur lesquels sont prélevés dix louis donnés aux hussards.
Le traité de paix conclu à Tolentino ayant mis fin à la guerre avec le Pape, les troupes françaises quittèrent les États de l’Église, et marchèrent à grandes journées contre les insurgés du Tyrol et des possessions de terre ferme de la république de Venise. La chute de cette république, autrefois si puissante, fut le résultat de cette expédition, dont nous nous abstenons de donner les détails.
Les sentiments hostiles que la cour de Rome nourrissait contre la France avaient survécu au traité de Tolentino; il fut ourdi de nouvelles intrigues; une émeute éclata, suscitée par le ministre de Pie VI, et le 27 décembre 1797, le général Duphot, attaché à l’ambassadeur français Joseph Bonaparte, périt assassiné par les soldats pontificaux. A cette nouvelle, le Directoire ordonna au général Berthier de marcher sur Rome, où le parti républicain appelait les Français de tous ses vœux. A l’approche de Berthier, ce parti se soulève, la république romaine est proclamée, et le 10 février 1798, le général français entre dans Rome. Une foule immense l’accompagne au Capitole, où il salue la nouvelle république au nom de la France. Dix jours après, Pie VI se retire dans la Chartreuse de Pise, et une cérémonie expiatoire est célébrée en mémoire du meurtre du général Duphot.
Le commandement de l’armée passa bientôt des mains du général Berthier dans celles du général Masséna, qui arriva escorté d’une foule d’hommes sans principes et sans mœurs. Revétus du titre d’administrateurs civils, ces hommes ne songèrent qu’à organiser à leur profit le pillage des propriétés publiques et particulières. L’or, l’argent, les bijoux, les tableaux, les objets d’art, sont enlevés avec violence des palais et des riches hôtels de Rome, dont les propriétaires, présents pour la plupart, sont déclarés émigrés. De toutes parts des plaintes s’élèvent; elles sont adressées à Masséna lui-même qui n’a pas honte de les repousser; mais elles sont entendues des officiers de l’armée, qui, privés de solde depuis plus de cinq mois, ne voient dans ces déprédations qu’une tache à l’honneur du nom français. Le 9 ventôse an VI (27 février 1798), après la parade, ils se réunissent au Panthéon, appelant à leur assemblée six sous-officiers et soldats choisis dans chaque demi-brigade, et protestent contre ces odieuses spoliations dans une adresse au Directoire, où ils demandent qu’il soit sévissant sans ménagement contre les concussionnaires. Une députation, composée d’officiers, sous-officiers et soldats, va présenter cette adresse à Masséna, qui s’emporte, et envoie aux officiers l’ordre de se séparer sur-le-champ. Ceux-ci obéissent, mais en décidant qu’une réunion nouvelle aura lieu le lendemain.
Dans le jour même, toutes les troupes, à l’exception de trois mille hommes, reçoivent l’ordre de sortir de la ville. Les officiers se rassemblent à la Rotonde et déclarent qu’ils ne partiront pas, s’il n’est fait droit à toutes les plaintes contenues dans leur adresse de la veille, et si la solde de l’armée n’est pas effectuée. Masséna, furieux, menace de les faire mitrailler. Aussitôt tous ceux des officiers qui s’étaient abstenus de paraître à l’assemblée de leurs camarades, se joignent à eux. Jugeant alors son autorité méconnue, Masséna se retire précipitamment à Ancône, laissant le commandement au général Dallemagne, qui, connu pour partager les sentiments des officiers et des soldats, possédait toute leur confiance.
Enhardis par le départ du général en chef, les meneurs de la populace romaine crurent que le moment était venu de s’insurger contre les Français. Les Transteverins se répandent en armes dans la ville, et réunis aux paysans des environs, massacrent les soldats isolés. Cette émeute est bientôt réprimée; la cavalerie de Murat parcourt les environs, sabrant tous les paysans armés qu’elle rencontre; l’intérieur de la ville rentre dans l’ordre par les mesures vigoureuses du général Dallemagne, qui convoqué ensuite au Capitole les officiers députés par tous les corps pour entendre leurs doléances. Il est résolu que les concussionnaires seront livrés aux tribunaux militaires, et condamnés aux peines les plus sévères.
Le 7ᵉ de hussards avait été représenté à cette assemblée par les lieutenants Desvernois et Régnier. Ces deux officiers durent rester à Rome jusqu’au moment où les coupables auraient subi le châtiment qu’ils avaient mérité; ce moment venu, ils rejoignirent leur régiment à Corneto.
Départ du 7ᵉ de hussards pour l’Égypte. Prise de Malte. Arrivée en Égypte. Prise d’Alexandrie. Combat soutenu par le lieutenant Desvernois. Passage du désert. Damanhour. Mort du général Mireur. Combat de Béda.
Sur ces entrefaites arrivait à Civita-Vecchia le général Desaix, apportant à l’armée l’avis que plusieurs des corps qui la composaient étaient désignés pour une expédition d’outre-mer, dont l’objet était inconnu. Le 7ᵉ de hussards en faisait partie. Le conseil d’administration du corps chargea le lieutenant Desvernois d’aller préparer à Civita-Vecchia les bâtiments et approvisionnements nécessaires pour transporter et nourrir pendant deux mois, durée présumée de la traversée, 700 hommes et 100 chevaux. Les chevaux devaient servir à monter un escadron qui pût agir aussitôt après le débarquement. Le 7 prairial an VI (26 mai 1798), 70 voiles, portant 6,000 hommes de troupes, 500 chevaux et quelques pièces de campagne, sous les ordres de Desaix, quittèrent le port de Civita-Vecchia, se dirigeant sur l’île de Malte. Lorsque la division eut gagné le large, il lui fut annoncé qu’elle avait pour destination le port d’Alexandrie en Égypte.
Le 5 juin, l’expédition arriva en vue de l’île de Malte, et s’arrêta. Trois jours après, elle fut ralliée par la flotte partie de Toulon, forte de treize vaisseaux de ligne, huit frégates, deux bricks, soixante - douze cutters, avisos, chaloupes canonnières et 400 bâtiments de transport, sous le commandement de l’amiral Brueys, portant 54,000 hommes et 10,000 marins.
L’apparition inopinée de cette expédition, dont le but était un mystère, inspira aux chevaliers de l’ordre qui occupaient l’île de Malte, autant d’étonnement que de crainte. Unis de sentiment aux ennemis de la France nouvelle, ils se doutaient qu’un tel déploiement de forces était dirigé contre eux. Ils ne tardèrent pas à en acquérir la certitude. Le 12 juin, le général Bonaparte, commandant en chef de l’armée, ordonna au général Vaubois de descendre à terre avec 4,000 hommes. En vain le bailli Tommasi essaya de s’opposer à leur débarquement; il fut mis en fuite, et le jour même les chevaliers capitulèrent. Ils livrèrent au vainqueur plusieurs bâtiments de guerre, 1,200 pièces de canon, 1,300 milliers de poudre, 40,000 fusils et trois millions de francs. Le 19 juin l’expédition mit à la voile, et le 1er juillet, elle opéra son débarquement au Marabout ou Tour des Arabes, à neuf kilomètres au sud de la ville d’Alexandrie.
Dès la matinée du lendemain, l’antique cité d’Alexandre était au pouvoir des Français. Le lieutenant Desvernois y resta deux jours pour faire ferrer les chevaux de son peloton, et rejoignit ensuite son escadron, attaché à la division d’avant-garde que commandait le général Desaix. Cette division s’était portée à douze kilomètres d’Alexandrie, dans la direction de Damanhour, sur les bords du Nil.
Desvernois et son détachement marchaient depuis près de deux heures, lorsqu’ils aperçurent un grand nombre de soldats à qui la chaleur avait fait déposer leurs armes et leurs habits, qui s’acheminaient sans ordre vers une touffe de dattiers, d’où sortaient plusieurs de leurs camarades portant des bidons. Ces dattiers ombrageaient une très-petite mare, remplie d’une eau boueuse et noire, devenue précieuse par l’excès de la chaleur et de la soif, qui déjà dévorait les troupes.
Tout en s’y portant pour faire boire ses hommes et ses chevaux, le lieutenant se hâta de prendre, en explorant les environs, les mesures de sûreté qu’exigeait la prudence. A cent pas de ces dattiers il trouva dressées 140 tentes en poil de chèvre, gardées par deux vieillards, homme et femme, dépouillés de tout vêtement. Ceux de ses soldats qui les premiers avaient bu et rempli leurs bidons, furent placés en sentinelles, et reçurent chacun quatre cartouches. Le reste de ses hussards fut établi en intermédiaires, armés de leurs pistolets, leurs carabines étant aux mains de l’infanterie.
Une demi-heure s’était à peine écoulée depuis que ces dispositions étaient prises, que des cris furieux annoncèrent l’approche de l’ennemi. Près de 500 Arabes cachés dans un repli du désert, s’en étaient élancés pour fondre sur le détachement français. A leur vue, l’infanterie se mit en bataille, les hussards sur les ailes. Deux fois les Arabes sont accueillis par un feu roulant; ils s’étonnent; les hussards les chargent, en sabrent une trentaine, mettent le reste en fuite, mais ne se hasardent point à les poursuivre. Sur l’ordre du lieutenant, la retraite sur le camp français commence dans le plus grand ordre. Les Arabes reviennent à la charge; mais la perte d’une vingtaine d’hommes les force à s’éloigner en poussant des cris et des lamentations.
Les coups de feu avaient été entendus du général Desaix, qui se hâta d’envoyer cinquante dragons du 20ᵉ régiment au secours de Desvernois. Celui-ci pressa vivement le capitaine qui les commandait de rentrer au camp avec lui. C’était la première fois qu’un engagement avait lieu entre les Français et les Arabes. Jaloux de les voir de près, le capitaine n’écouta rien et courut à leur poursuite. Cette témérité lui devint funeste; peu d’instants après, son détachement reparut, ayant perdu cet officier et quatre dragons.
Quant à Desvernois, dont la prudence avait sauvé la vie à près de deux cents hommes, le général Desaix et les autres chefs de l’avant-garde l’en récompensèrent par des éloges, et sa conduite fut consignée dans les fastes du 7ᵉ de hussards. Le général Desaix défendit expressément aux soldats de sortir désormais du camp sans ordre et sans armes.
L’heure était venue où l’avant-garde allait avoir à supporter des privations et des fatigues au-dessus des forces de l’humanité. Elle avait reçu l’ordre de traverser le désert. Le 5 juillet, à quatre heures du soir, elle quitte son bivouac, conduite par les généraux Desaix, Belliard, Friant et Mireur.
Assez calme d’abord, la marche fut bientôt troublée par de vives souffrances. Des sables monvants, où le pied s’enfonçait et ne se fixait qu’avec peine, une soif ardente qu’irritait la perfide illusion du mirage qui donnait à ces plaines toujours brûlantes l’apparence d’un lac, le poids des armes et des havresacs, étaient un supplice de tous les instants. La consternation était peinte sur tous les visages. Pour complément de ces maux, des nuées d’Arabes ne cessaient de harceler la colonne, et massacraient impitoyablement les hommes que leur faiblesse obligeait de rester en arrière. Sous l’impression de ce cruel spectacle, Desaix écrivit à Bonaparte : « Si l’armée ne traverse pas le désert avec « la rapidité de l’éclair, elle périra ! »
Tout-à-coup éclate dans les rangs un murmure d’abord sourd et confus, puis universel et presque menaçant. Les malheureux soldats accusent de leurs souffrances leurs généraux qui les partagent, et qui, de plus, éprouvent des peines morales plus douloureuses que celles du corps. Une révolte semblait imminente, lorsque le général Mireur, connu pour être l’ami du soldat, élève la voix. Son allocution, qu’il termine par l’adage : Quand le vin est tiré, il faut le boire ! change en un instant les dispositions de la multitude, qui, dès ce moment, se livre à une gaité folle et fait entendre mille quolibets. Enfin, à dix heures du soir, la division atteint le village de Bethany, distant de douze à treize kilomètres seulement du bivouac qu’elle avait quitté six heures auparavant.
A son entrée dans ce village, le général Desaix vit accourir à sa rencontre le Cheik el Beled, l’iman et les principaux habitants qui implorèrent sa protection et lui offrirent quelques pains et du miel. Il leur promit que les personnes et les propriétés seraient respectées, à condition qu’ils apporteraient sur-le-champ tout le pain et toute l’eau que possédaient les habitants. La distribution en fut aussitôt faite, et chaque soldat reçut environ soixante grammes de pain et un verre d’eau. C’était peu, mais chacun s’en contenta et s’endormit sur le sable rafraîchi par la nuit.
Vers une heure du matin, deux soldats dont les événements des jours précédents avaient frappé l’imagination, s’éveillèrent en sursaut, et croyant le bivouac assailli par les Arabes, crièrent aux armes en tirant leurs coups de fusil. La division est à l’instant sur pied; les cris : aux armes! et les coups de fusil retentissent de toutes parts. A ce bruit que l’obscurité rend plus effrayant et plus lugubre, se mêlent les plaintes des mourants et des blessés. Les chevaux épouvantés arrachent les piquets auxquels ils sont attachés, s’enfuient vers Alexandrie et y donnent l’alerte à une division campée près des murs de la ville.
Il résulta de cette alerte que onze hommes furent tués et vingt-sept blessés. En attendant le retour des chevaux, le général Desaix fit distribuer une nouvelle ration de pain et d’eau. La journée fut employée à réparer le désordre. Le 7 juillet, à trois heures du matin, la division se mit en marche sur Damanhour, où elle arriva le lendemain à midi, ayant jalonné sa route de cadavres. Là finirent ses misères; mais dans ce court espace de temps, sans livrer de combats, elle avait perdu plus de 1,500 hommes.
Elle y fut successivement rejointe par les autres divisions de l’armée, et enfin par le général en chef qui, en quelques heures, franchit les 70 kilomètres qui séparent Alexandrie de Damanhour. La flottille, qui avait remonté le Nil, portant les vivres, les munitions et les selles de la cavalerie non montée, arriva en même temps que lui.
Le soir même, Bonaparte rassembla l’état-major général en conseil de guerre. Les généraux de l’avant-garde, le général Mireur surtout, s’élevèrent vivement contre l’imprévoyance qui avait exposé à tant de douleurs sept à huit mille combattants, dont près du quart avaient péri. Bonaparte en fut profondément attristé, et les opérations ultérieures de l’armée furent mises en délibération. Alors Mireur émit l’opinion que pour éviter une rupture avec la Porte, et conserver à la France cette ancienne et fidèle alliée, il fallait, sans perdre de temps, regagner Alexandrie, reprendre la mer, et se porter sur la Sicile et la Sardaigne. La conquête de ces deux îles, voisines de Malte et de l’Italie, dont les Français étaient maîtres, fermerait aux Anglais la Méditerranée, l’Adriatique et les îles Ioniennes.
On se doute bien que cette opinion, à laquelle parurent inclinés à se ranger plusieurs des membres du conseil de guerre, ne pouvait être adoptée par le général en chef, dont elle renversait tous les desseins. Ce n’avait été qu’à force de sollicitations que Bonaparte avait obtenu du Directoire la réalisation de cette grande pensée de Louis XIV, que la conquête de l’Égypte était l’atteinte la plus rude qui put être portée à l’influence et au commerce de l’Angleterre. Une vive discussion s’engage : le général y met fin en levant brusquement la séance.
Le brave Mireur crut s’apercevoir aussitôt que sa franchise l’avait perdu dans l’esprit de Bonaparte, son ami jusqu’alors ; et persuadé qu’à l’avenir il serait abreuvé de dégoûts, il ne put supporter l’idée d’une pareille existence. Au point du jour il monte à cheval, s’enfonce dans le désert et se brûle la cervelle. Sa disparition subite ayant répandu l’inquiétude, on se mit à sa recherche. Son cadavre fut trouvé intact, ayant près de lui son cheval, qui fut ramené au camp. Le malheureux général fut inhumé avec tous les honneurs dus à son rang.
Cependant Mourad-Bey, instruit de la marche des Français sur le Kairé, s’avançait à leur rencontre, à la tête de onze mille cavaliers mameluks, dont mille, formant son avant-garde, le précédaient à vingt-quatre heures de distance. Quatre-vingts hommes, choisis dans le 7ᵉ de hussards, le 22ᵉ de chasseurs et le 5ᵉ de dragons, commandés par un capitaine, reçurent l’ordre de reconnaître l’ennemi. Le détachement de hussards était sous les ordres du lieutenant Desvernois.
Cette petite troupe était parvenue à trois kilomètres de Béda et à dix de Damanhour, et se trouvait engagée dans des terres horriblement crevassées par la sécheresse, lorsqu’elle aperçut, accourant au galop et s’ouvrant en deux lignes parallèles pour l’envelopper, cinq cents hommes d’une brillante cavalerie, dont les armes étincelaient aux rayons du soleil. A cette vue, le chef du détachement français, capitaine Lecaire, du 7ᵉ de hussards, fait former les pelotons sur deux rangs et ordonne la retraite au pas et en échelons. L’ennemi s’élance à la poursuite; mais c’est en vain que, dans l’espace d’environ huit kilomètres, il s’efforce d’entamer cette poignée d’hommes: il est constamment repoussé avec le sang-froid le plus digne d’éloges.
Cependant les coups de feu avaient donné l’éveil à Damanhour, et le général en chef était monté sur un des minarets de la mosquée, d’où il observait, la lunette à la main, la marche régulière de ses cavaliers devant les flots d’ennemis qui les poursuivaient. Les mameluks s’étant arrêtés à deux kilomètres de la ville, Bonaparte vint adresser au détachement les éloges les plus flatteurs, et invita les officiers à dîner avec l’état-major.
La retraite nous avait coûté dix-neuf blessés, dont aucun ne resta au pouvoir de l’ennemi. Cinq d’entre eux moururent la nuit suivante. Le lieutenant Desvernois eut la fonte de sa selle hors montoir percée d’une balle qui effleura sa hanche, et son cheval, blessé au nez, périt dans la nuit. L’animal avait reçu cette blessure au moment où son cavalier, voyant un de ses hussards blessé rester en arrière, s’était hâté de le secourir et l’avait ramené à son rang. Le général en chef, instruit de cette circonstance, ordonna au cheik de Damanhour de procurer sans délai un bon cheval au lieutenant, qui se vit ainsi magnifiquement monté.
Combat de Chébréss. Bataille des Pyramides. Entrée au Kaire. Nouvelle organisation des troupes. Marche de l’avant-garde sur El-Hanka et Belbéis. Combat de Salahich. Indélicatesse de Junot. Destruction de la flotte française à Aboukir. Insurrection du Kaire.
Avant de quitter Damanhour, le général en chef avait ordonné à la flottille de régler sa marche de manière à appuyer la gauche de l’armée. Elle devait aussi attaquer la flottille ennemie en même temps qu’il en viendrait aux mains avec les Mameluks. Ces dispositions furent déconcertées par un coup de vent qui la poussa jusqu’à Minieh-Sultanich, où 4,000 Mameluks avaient pris position et lui présentèrent le combat. Malgré l’inégalité des forces, elle fut contrainte de l’accepter, et de résister à la fois aux marins ennemis qui la criblaient de mitraille et de boulets, et aux Mameluks, aux Arabes et aux Fellahs, qui, des deux rives, faisaient pleuvoir sur elle une grêle de balles. Quelques instants suffirent pour que deux de ses bâtiments, une galère et une chaloupe canonnière, fussent pris à l’abordage; mais le chef de division Perrée, commandant de la flottille, les reprit aussitôt.
Averti de cet engagement par le bruit du canon, le général Bonaparte s’empresse d’accourir. Formée en cinq carrés, sur la profondeur de six hommes à chaque face, l’artillerie aux angles, les équipages et la cavalerie au centre, l’armée entière s’ébranle au pas de charge, et se porte sur Chébréss.
Arrivée à deux kilomètres de cette ville, elle est aperçue par les Mameluks. Ils s’élancent de toute la vitesse de leurs chevaux, et fondent avec impétuosité, mais sans ordre, sur la droite et le front des carrés ; une partie d’entre eux se répandent sur la gauche et sur les derrière. De toutes parts brille cette magnifique cavalerie, dont les chevaux arabes, richement harnachés, piaffaient, hennissaient et caracolaient avec autant de grâce que de légèreté. Les cavaliers qui les montaient, à l’air martial, couverts d’armes étincelantes enrichies d’or et de pierreries, coiffés de turbans à aigrettes ou de casques dorés, étaient armés de sabres, de lances, de fusils, de tromblons, de poignards, et de trois paires de pistolets placés dans les fontes de leurs selles ou suspendus par des courroies sur leur estomac.
A peine ces brillants cavaliers, dont le costume et les armes étonnaient nos soldats et éveillaient leur convoitise, furent arrivés à vingt pas des carrés, que les feux roulants de l’infanterie les accueillirent et portèrent parmi eux le désordre et la mort. Les angles des carrés s’ouvrent et l’artillerie les couvre de mitraille. L’épouvante les saisit; leurs escadrons font volte-face et s’enfuient. Quelques-uns des plus braves ne partagent point la terreur de leurs compagnons; ils s’avancent avec intrépidité jusque sur les bayonnettes du premier rang, mais ils paient de leur vie cet excès d’audace. Après deux heures de combat, nos soldats n’ont plus qu’à dépouiller les morts, arrêter les chevaux dont les maîtres ont péri et s’emparer des équipages des vaincus.
Cette victoire ouvrait au général Bonaparte le chemin du Kairé ; l’ordre est donné de marcher sur cette capitale. Le 10 juillet, à Ouem-el-Dinar, une seule journée l’en séparait, lorsqu’il apprend que Mourad, avec toutes ses forces réunies, l’attend pour lui livrer une bataille décisive.
En effet, le lendemain, 21 juillet, à neuf heures du matin, l’armée française aperçut l’ennemi, qui, adossé au Nil, occupait tout l’intervalle qui sépare Embabeh des Pyramides. A sa droite, il était couvert par des retranchements armés de quarante pièces de canon; il comptait dans ses rangs vingt mille hommes d’infanterie turque, de janissaires et de spahis, et dix mille Mameluks, servis chacun par trois fellahs armés à la légère. C’était près de soixante mille combattants, braves et animés d’un ardent fanatisme.
Après une halte d’une heure dans une vaste plaine couverte d’excellentes pastèques qui rafraîchirent les soldats, Bonaparte fit ses dispositions de combat. L’armée se forma en carrés comme à Chébréiss. Ce fut dans l’intérieur de celui que commandait le général Bon que furent placés les hussards montés du 7ᵉ. Ce carré était destiné à enlever les retranchements d’Embabeh.
Sur ce champ de bataille, si différent de ceux auxquels étaient habitués nos soldats, tout se réunissait pour enflammer leur ardeur: cette multitude aux costumes et aux armes éclatantes dont la victoire leur assurait les dépouilles; dans le lointain, l’aspect des trois cents minarets du Kaire et des touffes de palmiers qui bordaient la rive du Nil; de l’autre, les Pyramides qui semblaient s’élever au-dessus de l’horizon pour être témoins de la bataille qui allait s’engager. Il n’était aucun soldat que ce tableau ne frappât de surprise et d’admiration. L’enthousiasme fut au comble, lorsque Bonaparte, parcourant le front de l’armée, fit entendre la courte et sublime allocution, trop célèbre pour que nous la rapportions ici.
Enfin le signal est donné. L’aile droite, aux ordres du général Desaix, et formée des divisions Vial et Bon, marche sur les retranchements d’Embabeh. Le général en chef avait reconnu que les pièces qui garnissaient ces retranchements, n’étant pas montées sur des affûts de campagne, ne pouvaient changer la direction de leur feu; il ordonna au général Desaix de prolonger sa droite afin de se mettre hors de portée et de prendre la batterie en flanc, tandis que la division la chargerait de front.
Ce mouvement n’échappa point à Mourad; sa cavalerie reçut l’ordre d’assaillir les divisions françaises dans leur marche. Le choc fut si impétueux, que les carrés en furent ébranlés; mais ils se remirent promptement, et repoussèrent avec une indomptable fermeté les attaques multipliées des Mameluks. En vain quarante cavaliers, se dévouant pour ouvrir un passage à Mourad, acculent leurs chevaux sur les bayonnettes et les renversent sur le premier rang: ces hommes intrépides y trouvent tous la mort.
Un autre fait, particulier à Desvernois, signala cette bataille, et ne doit pas être passé sous silence. Un Bey, remarquable par une longue barbe blanche, sort des retranchements, et semblable à l’Argant du Tasse, arrive au galop jusqu’à demi-portée de fusil du carré du général Bon. Il court sur le front du carré en tirant plusieurs coups de pistolet. A cette insolente provocation, Desvernois sort comme un trait du milieu du carré, court au Bey et le démonte d’un coup de pistolet. Le Bey se relève, se met à genoux, et rasant la terre avec son sabre, s’avance vers Desvernois, qui, persuadé qu’il n’a d’autre intention que de se rendre, met son sabre sous le bras gauche, la pointe en arrière. Cependant le manège de son ennemi, qui avance toujours, lui inspire des soupçons bientôt justifiés. Le Bey, parvenu sous l’encolure du cheval qui le met à couvert, saute aux rênes, et lance au cavalier un coup de sabre que le cheval reçoit sur le chanfrein. Un coup de sabre le force d’abandonner les rênes, et en même temps un coup de pistolet l’étend raide mort. Desvernois s’empara de ses armes, que les juifs du Kaire déclarèrent d’un haut prix, et abandonna sa dépouille aux soldats, qui trouvèrent cinq cents pièces d’or dans son turban, formé d’un magnifique châle de cachemire jaune citron, à fleurs brunes.
A la suite de la bataille, qui coûta dix mille morts aux Mameluks, Desvernois, en récompense de sa conduite, fut promu au grade de capitaine.
L’armée ayant pris possession du Kaire, trois mille chevaux arabes, trouvés dans la ville, ou pris à Chébréss et aux Pyramides, furent affectés à la remonte de la cavalerie; l’artillerie reçut ceux qui étaient venus d’Europe, comme plus propres à servir d’attelages. Il fut procédé à une nouvelle organisation des troupes; un nouveau chef de brigade prit le commandement du 7ᵉ de hussards, et l’un des plus intrépides chefs d’escadron du régiment, Lasalle, fut élevé au grade de chef du 22ᵉ de chasseurs à cheval. Le 7ᵉ fut attaché à la division du général Reynier, nommé commandant supérieur de Bélbéis, où les Mameluks d’Ibrahim-Bey exerçaient toutes sortes de violences et de concussions.
Il s’agissait donc de s’emparer de cette ville, située à trente-deux kilomètres du Kaire. Le 2 août, l’avant-garde de la division, dont Desvernois faisait partie, partit pour se porter sur El-Hanka, petite ville à égale distance de Belbéis et du Kaire. Elle se composait de deux bataillons, quatre escadrons et quelques pièces d’artillerie. A peine eut-elle atteint El-Hanka, qu’elle se vit, pendant trois jours, assaillie avec fureur par les Mameluks, les Arabes et les Fellahs. Ils furent contraints de se retirer avec perte de plus de quatre cents hommes.
Le quatrième jour, le général Reynier rejoignit l’avant-garde avec le reste de sa division, et immédiatement après arrivèrent celles des généraux Bon et Menou. Les trois divisions réunies se mirent le lendemain en marche sur Belbéis.
Ibrahim-Bey ne les y avait point attendues, et la ville se soumit sans résistance. Il n’y eut de combat qu’avec quelques nuées d’Arabes, auxquels deux escadrons du 7ᵉ de hussards enlevèrent ce qui venait d’être pris à la caravane de la Mecque, qui se vit restituer tout le butin fait sur elle. Ce butin consistait en une riche cargaison de châles de Cachemire, de mousselines de l’Inde et de précieuses étoffes de Perse.
Une expédition ayant été résolue sur Koraïm et Salahieh, le chef de brigade Junot et l’adjudant-général Boyer furent désignés pour la diriger. Cent cavaliers, dont cinquante hussards du 7ᵉ, commandés par Desvernois, et pareil nombre de chasseurs du 22ᵉ, franchirent au galop les vingt kilomètres qui séparent Belbéis de Koraïm, où ils s’arrêtèrent une demi-heure pour faire reposer leurs chevaux. Arrivés près d’une forêt de palmiers au milieu de laquelle est située Salahieh, les chasseurs, sur l’ordre de Boyer, se mettent en devoir de fouiller la forêt, tandis que les hussards explorent le désert. Bientôt des coups de feu annoncent la présence d’Ibrahim; mais le bey ne pensait point à combattre : il fait plier ses tentes pour s’enfoncer dans le désert.
A peine sort-il de la forêt qu’il est aperçu des hussards; un d’eux court en donner l’avis à Junot, qui se hâte de rappeler les chasseurs, et les deux détachements s’élancent ensemble à la poursuite de l’ennemi. Sur ces entrefaites arrivent deux cents dragons, et les trois cents braves n’hésitent point à charger les 1,500 cavaliers ennemis qui ont fait volte-face. Le choc est terrible, mais un feu roulant des dragons force les Mameluks à lâcher prise en laissant une centaine de morts sur le champ de bataille.
Ce fut à la halte de Koraïm que le capitaine Desvernois fut dépouillé du beau sabre qu’il avait conquis sous les retranchements d’Embabeh. Le chef de brigade Junot ayant vu et admiré cette arme, dont la lame était un beau damas noir, montée en corne de rhinocéros et garnie en or pur, témoigna au capitaine son extrême désir de le posséder, et lui offrit en échange son propre sabre qui avait coûté seize louis (384 francs) et son cheval qui en valait quarante (960 francs). Desvernois refusa, mais inutilement; Junot avait en main le sabre désiré, et l’infériorité du grade réduisait le premier à l’impuissance de le revendiquer par la force. Il se vit contraint d’accepter les offres qui lui étaient faites. Un an après, Junot, devenu général, et le capitaine se retrouvèrent, et Desvernois apprit que Berthier avait offert dix mille francs de la lame seule. Pour le dédommager, Junot, qui partait pour la France, proposa de lui abandonner ses meubles et trois chevaux. Mais ces objets ne pouvant être qu’un embarras pour un officier de son grade Desvernois lui demanda un effet de dix mille francs. Junot refusa, et la chose en resta là.
Ibrahim-Bey et ses mameluks chassés du pays, le général en chef laissa à Salahieh la division Reynier, et la commit à la garde de cette clef de l’Egypte; il y ordonna la construction d’un fort, et rentra au Kaire, escorté par le 7ᵉ de hussards.
Il approchait de cette capitale, lorsque, le 14 août 1798, il reçut la nouvelle de la bataille navale d’Aboukir, si funeste à notre flotte. Supérieur aux événements, il se contenta de dire: « Nous n’avons plus de vaisseaux; eh bien! il faut rester dans ces contrées, ou en sortir grands comme les anciens. »
Dès ce moment sa politique prit une direction nouvelle. Uniquement occupé d’attacher les habitants du pays à la cause française, il s’associa aux fêtes et aux cérémonies religieuses des Egyptiens, accueillit les cheiks et les imans avec une grande bienveillance, leur laissa même entrevoir que les Français pourraient adopter leur culte, et s’informa avec sollicitude des moyens d’améliorer le sort des classes inférieures du peuple. Le 18 août, accompagné de tout son état-major, il assista à la cérémonie de la rupture de la digue qui retient les eaux du Nil, et le surlendemain, fit célébrer avec pompe la fête du prophète, qui se prolongea pendant quatre jours.
Les besoins et la sûreté de l’armée fixèrent ensuite toute son attention; il organisa une administration générale, créa des hôpitaux et des lazarets, et rétablit la discipline dans toute sa vigueur.
La douceur dont il usait envers les Egyptiens n’obtint pas d’abord tout le succès qu’il s’était promis. Cédant aux suggestions de l’Angleterre et de la Russie, la Porte avait déclaré la guerre à la France et inondé le pays d’agents secrets qui provoquaient l’insurrection. Elle éclata au Kaire le 21 octobre, et ne fut étouffée qu’après deux jours de combats acharnés, qui coûtèrent la vie au général Dupuis, à une centaine de Français et à 2,500 insurgés.
Expédition du général Desaix dans la Haute-Egypte. Combat de Tahta. Arrivée à Girgé. Marche sur Samanhout. Combat soutenu par le capitaine Desvernois. Éloges qu’il reçoit du général Desaix. Denderah. Passage de la division à Thèbes. Assouan. Les cataractes du Nil. Prise de Philw. Reconnaissance. Témérité du général Desaix. Combat terrible. Mort du chef de brigade Duplessis. Retraite sur Denderah. Combat de Beni-Adin. Convoi enlevé par Desvernois. Il rejoint son régiment en traversant vingt lieues de pays avec quatre hussards. Rappel de Desaix au Kaire. Marche sur Aboukir. Ophtalmie de Desvernois. Bataille d’Aboukir. Départ de Bonaparte pour la France.
Après ses défaites aux Pyramides et à Sédiman, Mourad-Bey s’était retiré dans la Haute-Egypte. Le général Desaix eut ordre de l’y poursuivre. Deux brigades d’infanterie, commandées par les généraux Friant et Belliard, le 7ᵉ de hussards, le 22ᵉ de chasseurs, et les 5ᵉ, 14ᵉ, 15ᵉ, 18ᵉ et 20ᵉ régiments de dragons furent mis à sa disposition. A ces troupes se joignit la commission de l’Institut, chargée de visiter et de décrire, sous leur protection, les monuments de l’antiquité répandus dans la contrée qu’elles allaient parcourir.
Le 17 décembre 1798, l’avant-garde française rencontra celle des Mameluks à Féchem et la força de se replier sur le camp de Mourad. Celui-ci ne jugea pas à propos d’attendre ses adversaires et se mit en retraite en remontant le Nil. Les Français précipitéèrent leur mouvement pour l’atteindre, tout en conservant l’ordre de bataille adopté aux Pyramides.
La division ne put rejoindre l’ennemi que près de Tahta; les efforts des Arabes et des Fellahs se brisèrent contre les carrés; une charge de cavalerie acheva leur défaite, et ils s’enfuirent avec perte de deux cents morts.
De Tahta la division se porta à Girgé, capitale de la Haute-Egypte, où elle s’arrêta pour attendre la flottille partie du Faïoum et qu’avaient retardée les vents contraires. Cette halte était d’autant plus nécessaire que la flottille était chargée de vivres et de munitions dont les troupes allaient manquer. Mais elle donna à Mourad la facilité de se renforcer des Arabes de Yambo et de Jeddo, et d’appeler à lui les Mameluks d’Assan-bey, accourus d’Esneh.
Attaquer la flottille française et inquiéter les derrières de la division furent les premiers soins de Mourad. Divisant ses forces entre Girgé et Siouth, il posta à Zouagny un nombreux corps de Fellahs. Le général Davoust marcha sur eux avec sa cavalerie, en fit un grand carnage et les dispersa; puis, tombant sur un autre corps, venu de Beri-souef et de Minich, il lui tua plus de mille hommes. La flottille arriva à Girgé sans avoir été inquiétée, le 18 janvier 1799.
Desaix remit aussitôt sa division en mouvement et s’avança sur Samanhout, que l’armée de Mourad occupait tout entière. Elle était formidable; des Nubiens et des Maugrabins s’y étaient joints, et elle comptait dans ses rangs tout ce que l’Égypte possédait d’hommes en état de porter les armes.
Arrivée près de cette ville, l’avant-garde française, composée de hussards commandés par le capitaine Desvernois, ne fut pas plus tôt aperçue que près d’un millier de cavaliers, dont plusieurs n’étaient armés que de lances, d’arcs et de flèches, s’élancèrent à leur rencontre en poussant d’effroyables hurlements. Les hussards rétrogradèrent au pas : mais dès que les ennemis se trouvèrent assez loin des leurs pour ne pouvoir en être soutenus, ils se retournèrent vivement, les chargèrent avec impétuosité, en sabrèrent une cinquantaine qui restèrent sur le terrain et en blessèrent près de deux cents. Leurs compagnons épouvantés s’enfuirent en poussant des cris lamentables. Dans cet engagement, brillant prélude de la bataille qui allait être livrée, il n’y eut qu’un hussard tué et deux blessés.
Le capitaine avait à peine rejoint son régiment, que l’aide-de-camp Rapp vint le chercher. Il s’agissait d’enlever, de concert avec deux compagnies d’infanterie, grenadiers et carabiniers, une position avancée de l’ennemi, sur le bord d’un profond ravin qui s’étendait depuis la hauteur de Samanhout jusqu’à la plaine cultivée. Du succès de cette opération dépendait le gain de la bataille.
Ses instructions reçues, Desvernois s’élance sur l’ennemi, le rejette et le poursuit dans le ravin, du haut duquel l’infanterie tire à bout portant sur les Arabes. Néanmoins ceux-ci résistent, et la mêlée devient terrible. Le capitaine reçoit dix-neuf coups de sabre, dont l’un, à l’avant-bras droit, le met hors de combat ; son cheval en reçoit douze, et il est contraint de se retirer.
Après l’action, dont le résultat frappa de terreur tous les peuples alliés de Mourad, Desvernois fut présenté au général Desaix, qui, après lui avoir dit qu’il le tenait pour un des plus vaillants officiers de sa division, lui proposa de le présenter au général en chef pour le grade de chef d’escadron. Le capitaine refusa en exposant que sa dernière promotion datant de la bataille des Pyramides, son élévation immédiate à un emploi supérieur exciterait la jalousie de ses camarades, auxquels n’avait manqué que l’occasion d’agir comme il venait de le faire. Desaix accepta l’excuse, demanda et obtint pour lui un sabre d’honneur, et lui fit donner une de ses selles pour remplacer celle que le dernier combat avait mise hors de service.
Victorieuse à Samanhout, la division continua sans relâche la poursuite de Mourad. Le 24 janvier, elle entra à Denderah, l’ancienne Tentyris, célèbre par le magnifique temple du Soleil, qui renfermait le Zodiaque, aujourd’hui conservé dans une des salles de la Bibliothèque impériale. Le 26 au matin, au détour d’une chaîne de montagnes qui forment un promontoire sur le Nil, elle vit se déployer sous ses yeux les immenses débris de Thèbes, la ville aux cent portes.
A l’aspect des gigantesques ruines de cette immense capitale, si fameuse dans l’antiquité, d’enthousiastes acclamations se firent entendre dans tous les rangs de la division, et au moment où leurs pas s’imprimèrent au milieu de ces restes imposants d’une splendeur éteinte, les soldats présentèrent les armes, et un sentiment religieux les anima lorsqu’ils passèrent au pied de la montagne où d’innombrables cellules offrent encore le témoignage du séjour qu’illustrèrent les pieux anachorètes dont les vertus ont éclaté dans les premiers siècles du christianisme.
La brigade du général Friant fut chargée de garder l’importante position d’Esnech, et d’y établir une ambulance pour la guérison des blessés. Parmi eux se trouvait Desvernois, qui occupa la même chambre que l’aide-de-camp Rapp, et le capitaine Petit, aide-de-camp du général Friant, le même qui, devenu général de la garde impériale, fut honoré des embrassements de Napoléon, lorsque, en 1814, l’empereur quitta Fontainebleau pour s’exiler à l’île d’Elbe.
Le reste de la division poursuivit sa marche, et le 1er février 1799, atteignit Assouan, la dernière des villes de l’Égypte sur les bords du Nil, et au-delà de laquelle n’ont jamais pénétré les Romains. Ce fut dans l’affreux pays des Barabras, au-dessus des Cataractes, et à quatre grandes journées d’Assouan, que Mourad alla chercher un refuge.
La division se porta ensuite sur les Cataractes, brisants formés par les eaux du Nil qui s’écoulent à travers les rochers, et dont la chute produit une multitude de petites cascades où la navigation est impossible. Là, le cours du fleuve est resserré par des montagnes hérissées de noires aspérités.
Une inscription gravée sur le granit, le drapeau tricolore arboré sur le plus haut rocher des Cataractes, et plusieurs décharges d’artillerie et de mousqueterie signalèrent la conquête et la prise de possession de la Haute-Égypte. Au-dessous des Cataractes, avaient été recueillies cinquante barques chargées des bagages des Mameluks et abandonnées par eux.
Après s’être rendu maître de l’île de Philæ, dont la soumission complétait la conquête, Desaix ramena ses troupes à Assouan. Le 9 février, il arriva à Esnech, d’où, le 6, était parti le général Friant, pour marcher contre les débris des Arabes d’Yambo, ralliés près de Keneh, petite ville où se fait un commerce important avec les peuples qui habitent les bords de la mer Rouge.
Le 31 mars, le capitaine Desvernois, guéri de ses blessures, fut en état de reparaitre à son régiment. Trois jours après, le 2 avril, il reçut du général Desaix les instructions suivantes que nous rapportons textuellement :
« Si le capitaine aperçoit l’ennemi, il s’attachera à en connaitre le nombre et l’espèce, ainsi que la direction de sa marche; il descend des Cataractes; c’est sur ce point que devra se fixer sa vue. S’il le découvre, il le fera reconnaitre par des éclaireurs, et évitera, s’il est possible, tout engagement avec lui. Dans ce cas, il me dépêchera un officier ou sous-officier intelligent, pour me rendre compte de ce qu’il aura vu et reconnu. L’infanterie du général Belliard suivra, de concert avec la cavalerie du général Davoust, la lisière des terres cultivées ; quant au capitaine, il marchera avec son détachement par le plateau, de manière à être toujours en vue de la cavalerie, dont il suivra tous les mouvements. »
En conséquence de cet ordre, Desvernois, à la tête de cinquante hussards, se porta sur un plateau assez élevé qui dominait le désert à l’est et à l’ouest, distant d’une demi-lieue des terres, et se prolongeant du nord au sud, dans un intervalle d’environ une lieue en ligne droite.
Il était neuf heures du matin, lorsqu’il aperçut, à l’orient du désert, une forte colonne ennemie qu’il évalua à 300 cavaliers, 1,200 fantassins et 450 chameaux chargés de bagages, qui marchaient à lui dans une direction diagonale. Le maréchal-des-logis-chef Laurent, jeune militaire alerte, intelligent et brave, est aussitôt envoyé au général Desaix pour lui en faire le rapport.
Ce rapport est à peine entendu, que le général, après avoir expédié l’ordre aux généraux Belliard et Davoust de s’arrêter jusqu’à nouvel avis de sa part, monte au plateau, accompagné du n aréchal-des-logis, afin d’observer par lui-même les forces de l’ennemi. A peine est-il arrivé qu’il déclare son intention de l’observer de plus près, et suivi de vingt-cinq des hussards de Desvernois, auquel il recommande de conserver sa position, où il sert de point de ralliement, il s’éloigne au galop.
Desvernois n’avait pas vu son départ sans inquiétude; cette inquiétude s’accroît tellement qu’il ne peut se résoudre à rester à son poste. Il s’élance avec le reste de son détachement; un quart de lieue le séparait encore de l’extrémité du plateau, quand de nombreux coups de fusil se font entendre. Il redouble de vitesse. Il était temps qu’il arrivât. Plusieurs centaines de Mameluks poursuivaient avec acharnement Desaix et son escorte; ils s’arrêtent à l’aspect de Desvernois qui, formant aussitôt sa troupe en carré, se place au milieu, ayant le général à côté de lui. Les Mameluks reprennent courage, et se forment en éventail pour envelopper le détachement déjà réduit à quarante-trois hommes; d’un autre côté, l’infanterie arabe, protégée par des mamelons de sable, à demi-portée de fusil, fait un feu continuel et meurtrier. La position du détachement était affreuse, mais nos soldats ne se démentirent point: le salut de la division dépendait de celui du général; ils rendirent à l’ennemi feu pour feu, avec leurs carabines et leurs pistolets.
Cependant ils auraient infailliblement succombé, si le bruit du combat n’eût été entendu de la cavalerie du général Davoust, et si le chef de brigade Duplessis, du 7ᵉ de hussards, n’en eût obtenu la permission de voler avec son régiment et un escadron du 18ᵉ de dragons, sous les ordres du commandant Bouvatier, au secours du détachement.
A la vue de cette cavalerie accourant au galop, le général Desaix éprouva un vif sentiment de joie. Desvernois rompit le carré, et, avec trente-trois cavaliers, descendit la pente escarpée du plateau. Dans cette descente, il fut atteint d’une balle qu’arrêta la buffleterie qui soutenait son tromblon. Il fut renversé sur sa selle, et vomit en se relevant deux fortes gorgées de sang.
Néanmoins, tandis que le général Desaix, sauvé du péril imminent qu’il avait couru, rejoignait sa division, il rangea ses hussards en bataille pour soutenir le choc jusqu’à l’arrivée de son chef de brigade, et afin de charger les Arabes lorsque le régiment, arrivé à sa hauteur, entrerait en ligne.
Telle était aussi l’intention du chef de brigade Duplessis; mais malheureusement ses escadrons appuyèrent trop à droite, et laissèrent entre eux et Desvernois un intervalle où se précipitèrent aussitôt une foule de Mameluks. Le combat commence: Duplessis tombe mort, et il s’ensuit une effroyable mêlée, où le commandant Bouvatier, du 18ᵉ de dragons, est haché à coups de sabre, et son escadron mis dans le plus grand désordre.
Ce terrible engagement auquel fut donné le nom de combat de Bir-el-Bahr, coûta aux hussards et aux dragons cinquante-huit hommes dont sept officiers. Des cinquante hussards qui avaient suivi Desvernois, il n’en revint que vingt-deux, et le général Davoust, enfin accouru pour arrêter l’ennemi, eut la douleur de voir étendus sur le sable cinquante et un cadavres de cavaliers français, qui, une heure auparavant, étaient pleins de vie et d’ardeur.
Ce fâcheux événement, qui ranima les espérances de l’ennemi, causa dans nos troupes une vive agitation. Le général Desaix fut hautement accusé d’avoir, par sa téméraire imprudence, fait échouer les plans qu’il avait conçus et qu’un heureux succès était près de couronner.
La retraite continua. A Dendérah, la division s’arrêta deux jours, afin de donner aux blessés les soins nécessaires. Plusieurs combats furent livrés avec succès aux Arabes et aux Mameluks, à Bardis, Girgeh, Djehemeth, Béni-Adin et Abou-Girgeh, qui fut détruit. Enfin, l’on arriva à Thèbes, où l’on fit séjour, et où les troupes eurent le temps de visiter et d’admirer ces magnifiques ruines, si bien décrites par la Commission de l’Institut d’Egypte.
Cependant les Arabes s’étaient approchés de Sionth, où depuis quatre jours s’était arrêté le général Desaix. Informé qu’un rassemblement nombreux s’était formé à Béni-Adin, riche et grand village dont les habitants passent pour les plus braves du pays, il ordonna au général Davoust de se porter sur ce point avec de l’artillerie, de l’infanterie, le 7ᵉ de hussards et le 13ᵉ de dragons. Le 10 mai, à deux heures du matin, la colonne se mit en marche, précédée de son avant-garde, commandée par Desvernois, ce qui fit dire aux troupes qu’on se battrait ce jour-là.
C’était Mourad en personne qui commandait le rassemblement, composé de Mameluks, d’Arabes, de Fellahs et d’environ 1,500 caravanistes du Darfour, venus de l’intérieur de l’Afrique.
L’avant-garde était à quatre kilomètres de Beni-Adin, lorsqu’elle aperçut l’ennemi. Il en fut aussitôt donné avis au général Davoust, qui, disposant ses troupes en deux colonnes d’attaque, les fit précéder par le 15ᵉ de dragons. Ce régiment se déploya à demi-portée de fusil du village, et marcha en avant. Il fut accueilli d’un feu de mousqueterie qui renversa morts le chef de brigade Pinon et quatre ou cinq dragons.
Dans cet intervalle, le capitaine Desvernois s’était jeté à quatre cents pas à l’ouest du village, et s’y était rendu maître d’une citerne, après avoir sabré ceux qui en défendaient l’approche. Il y avait fait prisonniers des Darfouriens, dont il apprit qu’ils étaient, ainsi qu’environ cinquante de leurs compatriotes, préposés à la garde des chameaux de la caravane qu’on avait déchargés et parqués dans le désert à environ trois kilomètres du village. Leur ordonner de l’y conduire, laisser vingt-cinq hussards à la garde de la citerne, et partir avec le reste du détachement, fut aussitôt exécuté.
En effet, au lieu indiqué, il trouva quarante-sept nègres, gardant 897 chameaux: aucune résistance ne lui fut opposée: sur son ordre, les chameaux furent rechargés et partagés en dix-huit sections de cinquante chacune, attachés les uns aux autres. Un gardien se hissa sur le premier chameau de chaque section, et les autres se répandirent par intervalles dans le reste de la colonne, qui se mit en marche, flanquée et couverte par les hussards.
Le convoi marchait depuis une demi-heure, lorsque, au bruit de plusieurs coups de sifflet, il s’éparpille et cherche à fuir dans toutes les directions. La vigilance des hussards rend cette tentative inutile; les noirs qui ont fait entendre les coups de sifflet sont fusillés sur place, et le convoi est amené intact au général Davoust, qui, à la vue de cette importante capture, dit à Desvernois qu’elle ferait sa fortune et celle de ses hussards. Il n’en fut point ainsi: le général Desaix s’empara, sans indemnité, de tous les chameaux qui lui servirent à réaliser son projet d’une grande expédition dans les Oasis. Les 897 chameaux, évalués chacun au minimum de 200 francs, valaient près de 180,000 francs.
Après la remise du convoi, Desvernois s’empressa de retourner à la citerne, d’où il était à portée de tomber à l’improviste sur l’ennemi, qui se défendait en désespéré dans Beni-Adin. Les attaques multipliées de l’infanterie et l’incendie qui dévorait le village, le forcément enfin, vers cinq heures du soir, à prendre la fuite. Le capitaine s’élança à sa poursuite et en fit un grand carnage: mais il reçut un coup de lance qui l’obligea de se rendre au quartier-général, à Sionth, pour y recevoir les soins qu’exigeait sa blessure. Heureusement elle n’était pas profonde, et huit jours suffirent pour en opérer la guérison.
Pendant ce temps, le 7ᵉ de hussards avait été envoyé à vingt lieues de là, à Minich, où son chef de brigade Détrez commandait la province. Cet officier venait de prendre à Abou-Girgeh une éclatante revanche de l’échec de Bir-el-Bahr. Les plus intrépides Mameluks d’Osman-Rey y avaient été taillés en pièces, et ce chef lui-même dangereusement blessé. Abou-Girgeh avait été livré aux flammes, et tout ce qui s’y était trouvé passé au fil de l’épée. De là le régiment, après avoir dissipé aux environs de Benisouef de nombreux rassemblements, était revenu en toute hâte à Minich que d’autres rassemblements non moins nombreux pressaient de toutes parts.
Le capitaine Desve, nois sollicita et obtint l’autorisation de le rejoindre, avec quatre de ses hussards restés à Siouth pour se guérir de leurs blessures. A onze heures du soir, les cinq braves se mettent en route, et franchissant la moitié des vingt lieues qui les séparent de leur corps, tombent, à huit heures du matin, dans les colonnes mobiles du général Friant et du chef de brigade Lasalle, qui les retiennent et cherchent à décider entre eux à laquelle de leurs colonnes appartiendront le capitaine et ses compagnons. Mais, à onze heures du soir, ceux-ci s’éloignent en silence du bivouac, et vers cinq heures du matin, arrivent à Minich, ayant essuyé quelques coups de feu, tirés de trop loin pour les atteindre, de rassemblements insurgés qu’ils avaient évités. Leur arrivée inattendue prouva que les insurgés, qui jusqu’au soir n’avaient cessé de harceler la garnison, s’étaient éloignés de Minich pendant la nuit.
Ce qui résultait de plus important pour la sûreté de l’armée du rapport que le capitaine fit à son chef de brigade, qui l’avait accueilli à bras ouverts, fut la connaissance du lieu où étaient campés les Arabes. Sur l’avis qui en fut immédiatement donné au général Friant, celui-ci s’empressa de diriger sur Minich ses colonnes mobiles, et Détrez s’avança à leur rencontre avec une partie de ses troupes, à l’effet de mettre l’ennemi entre deux feux. Mais déjà les Arabes s’étaient éloignés, et il n’y eut aucun engagement.
Tout le mois qui suivit fut employé à soumettre et à pacifier les populations sur les deux rives du Nil. Se voyant alors dans l’impuissance de soutenir la lutte, Mourad et ses principaux chefs se retirèrent dans la grande Oasis.
Malgré l’échec éprouvé devant Saint-Jean-d’Acre par le général en chef, la position des Français était satisfaisante. La possession de Kosséir et de Suez sur la mer Rouge, de Rosette et d’Alexandrie sur la Méditerranée, les mettait à l’abri de toute attaque inopinée. L’intérieur du pays était calme. Cette situation décida Bonaparte à concentrer son armée au Kaire, et à y rappeler la division Desaix.
Ce repos ne fut pas de longue durée. On apprit bientôt que l’indomptable Mourad était sorti pour la quatrième fois de la grande Oasis, dans le dessein de se réunir à l’armée turque dont le débarquement prochain était annoncé. Deux de ses lieutenants, Osman-Bey et Elfi-Bey, avaient reçu l’ordre de venir le joindre. Mais le 14 juillet, le général Lagrange les repoussa; Osman périt près de Charqieh, et Elfi ne put qu’à grand-peine regagner la Nubie, après avoir perdu les trois quarts de ses Mameluks et mille chameaux chargés de ses bagages.
Mourad lui-même ne fut pas plus heureux. Attaqué près du lac Natroun par la cavalerie du général Murat, dont faisait partie le 7ᵉ de hussards, il fut contraint de prendre la fuite. Ce fut en se retirant que, le 15 juillet, arrivé aux Pyramides, il monta au sommet de la plus élevée, d’où l’on aperçoit distinctement la ville du Kaire. Après avoir contemplé longtemps cette capitale où naguères il régnait en souverain, et son palais, somptueuse demeure où il avait goûté tous les plaisirs de la vie, il descendit en s’écriant et en levant les yeux vers le ciel: Allah Kerim (Dieu est grand)! et continua sa retraite sans pousser un soupir.
Cependant Bonaparte, averti de l’approche de son infatigable adversaire, était sorti du Kaire pour se mettre à sa poursuite; mais quand il atteignit les Pyramides, Mourad avait disparu. C’était le soir, il alla se reposer des fatigues et de la chaleur de la journée au pied du Sphinx de granit, et y jouissait de la fraîcheur, lorsqu’un Arabe, arrivé en toute hâte d’Alexandrie, lui remit une dépêche. Le général Marmont lui annonçait qu’une nombreuse armée turque, protégée par l’escadre anglaise, venait de débarquer à Aboukir. Il rentra précipitamment au Kaire, donna à toutes les troupes l’ordre de se rassembler à Rahmanieh, et partit à l’heure même pour Alexandrie, afin de connaître par ses propres yeux la position de l’ennemi.
La division Desaix, qui venait de rentrer au Kaire, dut suivre le mouvement de l’armée. Depuis trois semaines, le capitaine Desvernois était atteint d’ophthalmie, maladie à laquelle peu d’Européens peuvent échapper en Égypte. Il éprouvait de vives douleurs et ne voyait qu’à peine. Néanmoins il ne voulut pas quitter son corps qui était à l’avant-garde, et prit part à la mémorable bataille d’Aboukir, livrée le 23 juillet 1799. On en connaît les résultats. Le 7ᵉ de hussards s’y distingua d’une manière brillante; il y perdit trois officiers et vingt sous-officiers et soldats. En récompense de sa belle conduite, le général en chef lui décerna, à titre d’honneur, deux des quatre pièces de canon en bronze doré qui défendaient la redoute où fut pris le Capitan-Pacha, qui commandait l’armée ennemie.
Trois jours après cette victoire, le régiment retourna au Kaire. Comme il n’y avait plus de dangers à courir, Desvernois prit place dans un djerme, destiné aux ophthalmiques, pour remonter le Nil. Le hasard l’y mit en rapport avec un de ses compatriotes, le capitaine Rigoulet, de la 75ᵉ demi-brigade. Quelques mots leur suffirent pour reconnaitre que la même ville leur avait donné le jour. De ce moment, malgré la différence d’âge, tant qu’ils restèrent tous deux en Égypte, ils entretinrent d’intimes relations.
La victoire d’Aboukir avait rendu à l’armée française une sécurité que le grand Visir, alors au-delà du Taurus, était hors d’état de troubler; mais la perte de la flotte avait interrompu tous ses rapports avec la France. Néanmoins, par l’entremise de Sidney-Smith, le général Bonaparte était parvenu à se procurer des journaux qui lui firent connaître l’état déplorable où l’avaient plongée les fautes du Directoire. Il pensa que sa présence y était nécessaire, et pour y revenir, résolut de braver tous les dangers.
Quelques-uns seuls de ses généraux les plus intimes furent initiés à ce dessein: Kléber, destiné à lui succéder, reçut ses instructions: deux frégates furent préparées dans la rade d’Aboukir, et au jour et à l’heure fixés, les généraux Marmont, Lannes, Murat, Andréossy et Berthier, le contre-amiral Gantheaume, l’aide-de-camp Lavalette, le secrétaire Bourienne, et les membres de l’Institut Monge, Denon, Berthollet et Parseval, eurent ordre de se trouver sur la plage. Le 22 août, les bâtiments mirent à la voile, et peu d’heures après, perdirent de vue les côtes d’Égypte.
Le général Kléber prend le commandement en chef. Etat de l’armée. Dispositions prises par le général. Bataille de Sédiman. Alliance de Mourad-Bey avec les Français. Débarquement du grand Visir à Damiette; il est vaincu par le général Verdier. Convention d’El-Arisch. Lettre de l’amiral Keith. Indignation de Kléber. Bataille d’Héliopolis. Combat de Salahieh. Attaque de Koraïm. Prise du camp du grand Visir. Soulèvement du Kaire. Incendie de Boulaq. Défaite des insurgés et reprise du Kaire. Visite faite aux généraux turcs par les officiers du 7ᵉ de hussards.
A la première nouvelle du départ du général en chef, la consternation se répandit dans l’armée. Elle se rassura, dès qu’il lui fut annoncé que le général Kléber était désigné pour le remplacer.
La tâche imposée à Kléber aurait effrayé tout autre que lui; le nombre des combattants était réduit de moitié; aux hommes présents sous les drapeaux il était dû quatre millions, et un déficit de douze millions était constaté; les munitions de guerre allaient manquer; la population, calme en apparence, n’attendait pour se soulever qu’une occasion favorable; les Mameluks dispersés pouvaient être, d’un instant à l’autre, rassemblés en Haute-Egypte par Mourad et par Ibrahim-Bey qui occupait Gaza avec deux mille cavaliers; l’attaque simultanée des Anglais, des Russes et des Tures était imminente, et si le débordement du Nil suspendait toutes les opérations militaires, il arrêtait aussi le recouvrement des contributions. L’habileté de Kléber surmonta en partie ces difficultés; l’armée reçut la moitié de sa solde arriérée, et fut habillée et équipée à neuf.
La sûreté de l’armée ne fut point négligée. Dans le cas où l’ennemi tenterait le passage du désert, les troupes furent disposées de telle sorte qu’elles pouvaient être promptement réunies à Belbéis et à Salahieh; dix-huit cents hommes gardèrent le Delta, et pareil nombre, sous les ordres du général Lanusse, formèrent les garnisons d’Aboukir et d’Alexandrie; le général Verdier dut veiller avec mille hommes sur le reste des côtes jusqu’à Damiette; enfin, deux mille cinq cents hommes, restant de la division Desaix, furent répartis sur les points fortifiés de Kosséir, Bénisouef et Keneh, et protégèrent la navigation du Nil.
Les eaux du fleuve étant rentrées dans leur lit, Mourad recommença la lutte. Battu à Siouth et à Samanhout par le chef de brigade Morand, il se jeta dans le Fayoum, où il comptait de nombreux partisans. Mais le général Desaix observait tous ses mouvements; il se mit à sa poursuite, et le 9 octobre 1799, l’atteignit au village de Sédiman. Mourad se défendit en désespéré, mais inutilement, et n’échappa qu’avec peine au vainqueur.
Cette défaite, qui pour longtemps épuisait ses ressources, parut offrir une occasion favorable de s’assurer son alliance. On lui proposa la principauté du Saïd, sous la réserve d’un tribut; il l’accepta, en reçut, avec de magnifiques présents, l’investiture des mains de Kléber, et lui jura fidélité au nom de tous les siens. Ce serment fut religieusement observé, et rentré dans le Saïd, il y devint pour les Français un utile auxiliaire.
On était à la fin d’octobre, lorsque le grand Visir débarqua à Damiette à la tête de 60,000 hommes. Le général Verdier se hâte d’en donner avis à Kléber, et marche à l’ennemi avec les mille hommes qu’il commande. Deux mille Turcs sont tués, huit cents faits prisonniers; trente-deux drapeaux et six pièces de canon, dont une de vingt-quatre, restent au pouvoir des vainqueurs.
A cet éclatant succès, remporté par une poignée d’hommes, le Visir épouvanté demande à entrer en négociations. La proposition est acceptée par Kléber. Diverses circonstances en retardent l’ouverture, enfin, le 22 décembre 1799, les négociateurs français se rendent à bord du vaisseau le Tigre, où le traité doit être conclu.
Avant l’ouverture de ces négociations on était convenu d’un armistice. Les Turcs, en arrivant, avaient mis le siège devant le fort d’El-Arisch, où commandait le chef de brigade Casal, officier intrépide et expérimenté. Malgré l’armistice le siège continua. Les efforts des assiégeants s’y seraient brisés, si le brave Casal eût été secondé par sa garnison. Mais effrayée de la multitude des assaillants et se croyant abandonnée, elle refusa de combattre. Cette lâcheté fut justement punie; en dépit de la capitulation, les Turcs, à peine entrés dans le fort, la passèrent presque tout entière au fil de l’épée; il n’en échappa que cent cinquante, grâce aux efforts des officiers anglais.
Enfin, le 24 janvier 1800, fut signée la convention d’El-Arisch, par laquelle étaient stipulés l’évacuation de l’Egypte et le retour de l’armée en France sur des vaisseaux anglais. Mais, au moment où elle devait être mise à exécution, une lettre de l’amiral anglais déclara au général Kleber que son gouvernement ne ratifierait cette capitulation, que dans le cas où l’armée française mettrait bas les armes et se reconnaitrait prisonnière de guerre. Pour toute réponse, Kléber fit mettre cette lettre à l’ordre du jour, en y ajoutant ces mots : « A de telles insolences on » ne répond que par la victoire. Soldats, préparez-vous à « combattre ! ».
Cependant l’évacuation était commencée ; le grand Visir demandait la remise du Kaire ; il s’était avancé jusqu’à Héliopolis et avait détaché douze mille janissaires qui devaient y remplacer les Français. Cette milice indisciplinée, se croyant la plus forte, ne craignit pas de les provoquer et d’attaquer les soldats isolés. Deux cents furent pendus sur la place Esbekich, où était établi le quartier-général français.
Le 20 mars, avant deux heures du matin, Kléber rassembla sur cette place toutes ses forces disponibles qui comptaient à peine dix mille combattants, et laissant un bataillon pour la garde du quartier-général et des malades, se dirigea en silence sur Héliopolis. A quatre heures, il arriva à deux portées de canon du camp du Visir, auquel il avait fait signifier la veille l’ouverture des hostilités.
Au bruit de deux canons tirés à poudre, à la pointe du jour, et à peu d’intervalle l’un de l’autre, les Turcs se réveillèrent, et l’on vit accourir au galop cinq ou six pachas qui demandèrent à être conduits au général en chef.
Admis en sa présence, l’un d’eux, qui s’exprimait en français avec une grande facilité, lui présenta les compliments du Visir, et lui représentant que toute résistance de la part de l’armée française était inutile, vu l’énorme disproportion des forces, l’engagea à mettre bas les armes et à se confier à la clémence du Visir.
A ces mots, la colère étincelle dans les yeux de Kléber : « Me confier à sa clémence ! s’écrie-t-il d’une voix tonnante. Misérable ! il va connaître bientôt qui de lui ou de moi aura besoin de clémence ! Retournez auprès de celui qui vous a envoyés. » Les généraux tures, épouvantés, remontent à cheval et s’éloignent à toute bride.
Dans cette bataille, qui a jeté un si grand éclat sur les armes françaises, le 7ᵉ de hussards se montra digne de sa réputation. Réuni au 22ᵉ de chasseurs et au 14ᵉ de dragons, il eut à soutenir l’effort de plus de 5,000 cavaliers, qui furent contraints de prendre la fuite, après avoir perdu cent hommes tués, près de trois cents blessés et douze cents prisonniers. Le régiment eut à regretter quatre officiers et vingt-six sous-officiers et soldats. Le capitaine Desvernois, envoyé à la poursuite des fuyards, s’empara d’un tromblon, d’une paire de pistolets d’un riche travail, garnis en argent, et d’un sabre recourbé, à lame courte, large comme la main, d’un timbre sonore, incrustée de caractères arabes, et à poignée de corne de rhinocéros.
Après avoir renvoyé au Kaire la division Friant, et lancé sur Salahieh à la poursuite des Tures le général Reynier, Kléber, accompagné du 7ᵉ de hussards, réduit à 554 hommes, de ses guides à cheval, et de trois pièces de campagne servies par l’artillerie légère, s’établit à Belbéis, dont les forts, occupés par les Turcs, capitulèrent le 22 mars. Dans la crainte que le grand Visir, honteux de fuir devant une seule division, ne voulût reprendre l’offensive, il se décida à rejoindre le général Reynier, dont quarante kilomètres le séparaient. Les forces dont il disposait n’étaient que de 420 cavaliers, guides et hussards, et de trois pièces de campagne. Parti le 22 mars, à onze heures du soir, il arriva au point du jour au haut d’une éminence du désert, d’où il aperçut tout le danger que courait son lieutenant, et celui qui le menaçait lui-même. Vingt-cinq mille Turcs, la moitié de cavalerie, entouraient la division Reynier. Lui-même est aperçu par l’ennemi, qui détache contre lui 6,000 cavaliers. Ses pièces sont aussitôt mises en batterie, et son escorte disposée sur un seul rang pour en imposer par le nombre. Mais pour sauver la division, c’était au milieu d’elle qu’il devait se trouver de sa personne, il se dirige sur Koraïm d’où il lui sera facile de la rejoindre, laissant aux guides, aux hussards et aux artilleurs le soin de diviser les forces de l’ennemi et d’attirer son attention.
Cependant la cavalerie turque avait atteint l’escorte, les artilleurs périssent sur leurs pièces avant d’avoir pu les tirer, les guides et les hussards sont pressés de toutes parts, ils se retirent lentement et en bon ordre, sur Koraïm, et se défendent avec un courage que rien ne peut ébranler. Les Turcs, se croyant maîtres de leur vie, se bornent à les meurtrir, en les frappant de leurs farrachs, espèce de lance surmontée d’un petit drapeau.
Ce fut ainsi qu’ils arrivèrent devant l’enceinte de Koraïm, où le général Kléber, arrivé longtemps avant eux, avait été légèrement blessé par les habitants, ainsi que les officiers de sa suite. Mais rien ne l’avait arrêté; le sabre à la main, il s’était frayé un passage jusqu’au carré de Reynier, d’où il avait immédiatement envoyé les 3ᵉ et 14ᵉ de dragons au secours des guides et des hussards.
Il était temps que ce secours leur arrivât: plusieurs d’entre eux avaient quitté leurs chevaux et escaladé les murs de Koraïm dont la population insurgée les accueillait à coups de lances. La poignée seule du sabre du général Desvernois était restée dans sa main, la lame s’était détachée: il avait perdu ses pistolets: les coups de farrach qu’il avait reçus l’avaient étourdi, et il était désarmé, quand, avec son chef de brigade et un chef d’escadron, il s’était jeté dans un enclos, où vingt Tures accouraient pour les assaillir. En ce moment les dragons arrivèrent; l’ennemi se retourna contre eux, et les hussards, se ralliant à leurs officiers, se joignirent aux dragons et reprirent l’offensive. Ce fut alors que Desvernois, s’armant du sabre d’un hussard blessé, sauva la vie d’un trompette de sa compagnie, nommé Poultier, en tuant un cavalier turc qui l’avait renversé et s’apprêtait à lui couper la tête. Plusieurs années après, Poultier, admis aux Invalides, rencontra son ancien capitaine et lui rappela cette circonstance.
Ce combat coûta huit cents hommes à la cavalerie turque, treize hussards et guides périrent et quinze furent blessés. L’ennemi s’étant enfui, Desvernois visita le champ de bataille et y retrouva la lame de son sabre et l’un de ses pistolets.
Pendant ce temps, la division Reynier, ranimée par la présence de Kléber, avait contraint l’armée turque à se retirer précipitamment sur Salahieh et s’était élancée à sa poursuite. Le camp du Visir, son palanquin, une immense quantité d’or monnayé, enfermé dans de grosses pelotes de cire blanche, et une foule d’objets précieux étaient tombés en son pouvoir. La fuite du Visir ne s’arrêta qu’à Gaza.
Un douloureux spectacle attendait les vainqueurs à Salahieh; c’étaient quarante-deux têtes d’artilleurs français plantées sur des palissades. Plusieurs années auparavant, le gouvernement français les avait mis à la solde de la Porte. Accusés d’avoir tiré trop haut pour épargner leurs compatriotes, ils avaient été décapités par ordre du Visir.
On a vu plus haut qu’après la bataille d’Héliopolis, la division Friant avait été renvoyée au Kaire, mais elle avait dû s’arrêter à ses portes. Trente mille hommes de l’armée vaincue l’y avaient précédée, et persuadant à la population que les Français avaient été taillés en pièces, avaient déterminé une insurrection générale. Le quartier franc avait été dévasté, livré aux flammes, et ses habitants massacrés. La multitude furieuse s’était portée ensuite au quartier-général, qu’occupaient deux cents hommes commandés par l’adjudant-général Duranteau.
A l’aspect de ces flots d’ennemis, cet officier ne s’effraie pas; une sortie vigoureuse force les assaillants à s’éloigner, ils se jettent alors sur tous ceux qu’ils regardent comme partisans des Français; l’aga Mustapha, institué par Bonaparte, est empalé, les Cophtes et les Grecs sont massacrés.
L’insurrection durait depuis deux jours, lorsque les généraux Lagrange et Donzelot se réunissent à la division Friant, et prennent l’offensive. En vain Nassif-Pacha, qui commandait les révoltés, se porte contre eux avec quatre mille chevaux. Les Français, formés en carré, les dispersent par une fusillade meurtrière, et le quartier-général est dégagé.
A dater de ce moment, la ville du Kaire offre un spectacle de carnage et d’épouvante. Du haut de la citadelle et du fort Dupuy, une grêle de bombes et d’obus y répand de toutes parts la mort et l’incendie. D’énormes barricades hautes de douze pieds, s’élèvent dans toutes les rues, et derrière elles, les Turcs et les habitants se défendent en désespérés.
Enfin Kléber arrive avec le reste de l’armée; il essaie des moyens de conciliation, tout en déployant l’appareil de la force; les chefs turcs, intimidés, demandent à capituler, mais la populace s’y oppose, et le combat recommence.
Il était à craindre que l’exaltation des révoltés ne se communiquât au reste de l’Egypte, et pour le prévenir, il fallait un exemple qui terrifiât les populations. Le général Friant reçoit l’ordre d’enlever de vive force le faubourg de Boulaq. Une grêle de boulets et de bombes renverse des pans de murs et y répand l’incendie; une sommation est faite et rejetée, alors les troupes y pénètrent, massacrent tout ce qui se trouve sur leur passage, et les maisons sont livrées aux flammes. Quelques heures plus tard, tous les défenseurs de Boulaq avaient péri, et le faubourg n’offrait plus que des ruines et des décombres.
La résistance continuait toujours dans l’intérieur du Kaire. Retranchés dans les maisons voisines de la place Esbekich, les insurgés les avaient crénelées et y avaient disposé leur artillerie. Leur principale forteresse était le palais de Setti-Fatmé, sur lequel s’appuyait leur gauche. Une attaque de front eût été trop meurtrière. Le palais fut abordé par les maisons voisines, et miné. Bientôt un épouvantable explosion fit disparaître le bâtiment et tout ce qu’il contenait. Cette opération terminée, les troupes s’ébranlèrent sur tous les points, et l’action devint générale. Une égale fureur animait les deux partis.
Culbutés à leur droite par le général Donzelot, les Turcs furent rompus au centre par le général Belliard, qui les poursuivit de rue en rue, jusqu’à ce qu’une balle l’eût mis hors de combat; la poursuite s’était ralentie, lorsque parut le général Reynier qui venait de forcer la porte de Bar-el-Charqich.
A son aspect, Nassif-Pacha essaya d’échapper en s’engageant dans des rues détournées, et il se croyait hors de danger, quand une compagnie de carabiniers l’accueillit d’une décharge à bout portant. En vain le pacha s’efforça-t-il de se faire jour, il n’évita la mort qu’en abandonnant son cheval et en se réfugiant dans une maison d’où il gagna les quartiers que les siens occupaient encore.
Il ne restait plus aux Turcs qu’une seule batterie établie dans une tour sur la place Esbekich, quand les carabiniers qui venaient de barrer le passage à Nassif, le rencontrèrent encore au moment où ils marchaient à cette tour pour s’en emparer. A leur aspect, le pacha fuit de nouveau, et les carabiniers, escaladant plusieurs terrasses, arrivent à la tour. Les pièces sont prises et les artilleurs passés à la bayonnette.
Cependant l’incendie se répandait dans la ville. Les insurgés, pressés par les cheiks, consentent à capituler, mais leurs conditions sont telles que le lieutenant de Mourad, Ibrahim-Bey, accouru à la défense du Kaire, n’ose les transmettre à Kléber, et se contente de lui envoyer les deux beys qui en étaient porteurs. Le général en chef, entouré de son état-major, les écouta sans impatience, mais pour toute réponse, il les conduit à une fenêtre, d’où l’on voyait les ruines de Boulaq et l’incendie qui dévorait le Kaire.
Les envoyés se retirèrent et reparurent bientôt après avec des propositions plus raisonnables et demandèrent au préalable un armistice. Cet armistice fut refusé, mais Kléber prit lecture du projet de capitulation, et le rendit aux envoyés avec quelques modifications.
La nuit venue, les troupes marchèrent aux retranchements de l’armée turque et les emportèrent. L’ennemi fléchit alors : au point du jour, Osman-aga apporta la capitulation signée de Nassif-Pacha; les étages furent échangés et les hostilités cessèrent. Une brigade d’infanterie et le 7ᵉ de hussards furent chargés d’escorter les Turcs jusqu’à Salahîch. Quelques heures après, l’évacuation commença, et l’armée turque sortit de la ville, emmenant avec elle les principaux chefs de l’insurrection et trois ou quatre mille habitants qui se dispersèrent dans les villages d’alentour.
Cette marche fut calme et paisible; à la fureur du combat avaient succédé des sentiments presque fraternels. Les Mameluks d’Ibrahim, mêlés aux hussards, s’entretenaient amicalement avec eux, et prenaient grand plaisir à entendre les trompettes sonnant des fanfares. De leur côté, les hussards admiraient ces brillants cavaliers, jeunes et dans la force de l’âge, d’une haute stature, d’une figure belle et régulière, aux vêtements propres et riches, dont le turban était recouvert d’un large capuchon de soie destiné à les garantir de l’ardeur du soleil.
La manière dont ils prenaient leurs repas, intéressa les soldats français. Accroupis en rang sur leurs talons, le bras gauche passé sur la nuque de leur plus proche voisin, ils tenaient à la main droite une profonde cuiller de corne ou d’écaillé, qu’ils plongeaient dans des gamelles de cuivre étamé, pleines de riz au safran cuit avec des poulets et du mouton : des concombres formaient leur salade, des dattes leur dessert. Leur boisson se composait d’eau pure, de limonade et d’orangeade. Le gahoua (café), quelquefois des sorbets et la pipe terminaient le festin où ne paraissaient ni vin, ni eau-de-vie, ni liqueurs.
Dès qu’on fut arrivé à Salahieh où il y eut séjour. Des-vernois et neuf autres officiers du 7ᵉ eurent l’idée d’aller visiter Ibrahim-Bey et Nassif-Pacha. Ce dernier, prévenu par ses aides-de-camp, se présenta aussitôt à l’entrée de sa tente, les invita à y entrer, leur fit servir du café, des sorbets et des sucreries, avec l’accompagnement obligé des pipes, et finit par leur montrer ses armes, toutes d’une grande richesse. Le manche de son poignard était incrusté de pierreries.
Ce pacha, alors âgé d’environ quarante ans, était d’assez haute taille, un peu gros, d’une physionomie agréable, encadrée d’une barbe chatain clair. Après avoir, soit par son drogman, soit par lui-même, exprimé aux officiers le plaisir que lui faisait éprouver leur visite, il ordonna à ses aides-de-camp de les conduire à la tente d’Ibrahim-Bey.
L’accueil qu’ils y reçurent ne fut pas moins satisfaisant. Ils le trouvèrent à l’entrée de sa tente, entouré d’une douzaine d’officiers qui joignaient à des figures martiales des manières distinguées et polies.
Après des compliments réciproques sur la valeur des militaires des deux nations, Ibrahim s’assit au fond de sa tente, sur des coussins de pourpre dont les semblables furent offerts aux officiers français et aux beys, qui se rangèrent alternativement en cercle à sa droite et à sa gauche. Le café, les sorbets, les pipes, chargées de latakiéh, le meilleur des tabacs connus, auquel on avait mélé du bois d’aloès, furent servis successivement. La visite se termina par l’inspection des armes d’Ibrahim et de ses beys, et après deux heures d’une conversation pleine de cordialité, les officiers rentrèrent au camp français, charmés d’avoir vu de près ces adversaires dont ils avaient admiré l’intrépidité sur le champ de bataille.
Arrivée d’une escadre turque devant Alexandrie. Le Capitan-Pacha demande à renouer les conférences pour la paix, en abandonnant l’Égypte à la France. L’Angleterre sanctionne la convention d’El-Arisch. Assassinat de Kléber. Supplice de Soleyman et des Ulémas. Le général Menou prend le commandement de l’armée. Ridicules qu’il se donne. Les Menoutistes et les Klébertistes. Situation de l’armée. Visite aux Pyramides. La nécropole souterraine.
La tranquillité rétablie, Kléber s’occupa à réorganiser l’armée et à combler les vides causés par les pertes de la dernière campagne. La ville du Kaire fut frappée d’une contribution de douze millions, et les Chrétiens qui l’habitaient, ayant demandé des armes, formèrent un bataillon de cinq cents hommes qui rivalisèrent bientôt de discipline et de tenue avec les troupes françaises. Un certain nombre de noirs Ethiopiens furent achetés et répartis dans l’infanterie; la légion grecque fut portée à 1,500 hommes, enfin un corps de Mameluks et de Syriens déserteurs fut créé et prit rang dans la cavalerie.
Près de deux mois s’étaient écoulés depuis que l’armée jouissait d’un repos chèrement acheté, lorsqu’on apprit qu’une nouvelle escadre turque, commandée par le Capitan-Pacha, était en vue d’Alexandrie. Les troupes reçurent l’ordre de se porter sur Rahmanieh, où le général en chef les rejoignit dans les premiers jours de juin. Le général Lanusse se hâta de lui écrire que l’intention de l’amiral ture n’était point de tenter un débarquement, mais de renouer les conférences pour la paix. La rupture de la convention d’El-Arisch avait éveillé les méfiances de Kléber; il défendit toute espèce de communication avec l’ennemi, et revint au Kaire, ne laissant à Rahmanieh que six bataillons et deux régiments de cavalerie.
Le dessein du général n’était point de se refuser à tout arrangement; mais il voulait s’adresser au Sultan lui-même, l’éclairer sur les projets ambitieux des Anglais, avec lesquels la Russie venait de rompre, et le décider à renouveler son alliance avec la France, en lui abandonnant l’Égypte à des conditions également avantageuses aux deux nations.
Mais l’Angleterre, que son ambassadeur à Constantinople avait instruite de la position de l’armée française en Égypte, avait évité ce danger en sanctionnant la convention d’El-Arisch. A son retour de Rahmanieh, Kléber en reçut la nouvelle, et il se préparait à prendre les mesures convenables à la situation, lorsque le poignard d’un fanatique vint priver l’armée de son illustre chef.
Après sa défaite, le Grand-Visir s’était retiré en Syrie. La crainte du fatal cordon et l’humiliation qu’il venait d’éprouver l’avaient exaspéré. Il s’imagina qu’à l’existence de son vainqueur était attaché le sort de l’armée française, et le désigna aux musulmans comme un homme sans foi, persécuteur de la religion du prophète, et promit de brillantes récompenses à celui qui en délivrerait l’islamisme.
A Jérusalem vivait alors un jeune homme de vingt-quatre ans, nommé Soleyman-el-Haleby, que son ardente piété prédisposait à toutes les suggestions du fanatisme. L’appel du Grand-Visir lui parut un ordre du ciel; il partit aussitôt pour l’Égypte, monté sur un dromadaire et muni de lettres de recommandation pour les cheiks, les imans et les ulémas de la mosquée d’El-Azar, au Kairé. Arrivé dans cette ville, il se vétit d’une espèce de robe bleue, semblable à celles que portaient les chameliers attachés au quartier-général, et se mêlant parmi eux, étudia les localités et les habitudes de Kléber, qu’il ne perdit pas de vue.
En attendant que le quartier de la place Esbékieh, auquel l’insurrection avait causé des dégradations nombreuses, fût réparé, le général s’était établi à Gizeh, dans le palais de Mourad-Bey. Le 14 juin, après avoir passé les troupes en revue, dans l’île de Roudah, il était venu déjeuner au quartier-général, chez son chef d’état-major, le général Damas.
Le repas terminé, Kléber proposa à l’architecte Protain de l’accompagner pour se concerter avec lui sur les réparations et changements à exécuter. Ils traversaient une longue terrasse lorsqu’un homme, d’un aspect misérable, sort de derrière un sycomore, s’avance à leur rencontre, et arrivé près du général, se prosterne devant lui. C’était Soleyman. Kléber, croyant qu’il avait un placet à lui présenter, avance le bras pour le recevoir. L’assassin saisit ce bras avec force, et de sa main droite, plus rapide que l’éclair, lui plonge un poignard dans le cœur. Le général tombe, Protain s’élance pour le secourir et saisir l’assassin; mais celui-ci, de plusieurs coups de son arme, l’étend à côté de sa victime et s’enfuit.
Aux cris de Protain, les sentinelles accourent et donnent l’alarme; les chirurgiens arrivent, examinent la blessure et la déclarent mortelle. En effet, le blessé, qui remuait encore faiblement le bras, est à peine porté sur un lit, qu’il rend le dernier soupir.
Cependant, sur les indications de Protein qui avait vu l’assassin s’enfuir, on se met à sa recherche et on le découvre accroupi sous un nopal; le poignard encore teint de sang, était à côté de lui. Il est confronté avec Protein, reconnu par lui, ainsi que par les chameliers, qui déclarent l’avoir vu souvent parmi eux.
Longtemps le misérable persista à nier son crime. La bastonnade appliquée sous la plante des pieds, suivant l’usage de l’Orient, triompha de son obstination, et en avouant, il dénonça comme étant ses complices, quatre ulémas de la mosquée d’El-Azar. Trois seulement purent être arrêtés, et comparurent avec lui devant le conseil de guerre, présidé par le général Reynier.
A dater de l’aveu de son crime, Soleyman se glorifia de l’avoir commis; les Ulémas soutinrent qu’il leur avait communiqué son projet, qu’ils s’étaient efforcés de l’en détourner, mais que leur religion leur avait défendu de le révéler.
L’aveu de l’assassin, l’excuse des complices, ne pouvaient laisser aux juges aucune incertitude; l’arrêt fut aussitôt rendu à l’unanimité. Soleyman fut condamné à avoir le poing brûlé et à être empalé, les ulémas à avoir la tête tranchée. Ces têtes devaient être fixées sur des poteaux plantés en face du pal où expirerait l’assassin.
Le 17 juin, au retour des obsèques de Kléber, qui furent célébrées dans l’île de Roudah, en présence de toute l’armée, et au bruit du canen qui depuis le moment de l’assassinat n’avait cessé d’être tiré de quart d’heure en quart d’heure à la citadelle, l’arrêt reçut son exécution vers le milieu du jour.
Ce fut par les ulémas qu’elle commença. Tous trois étaient jeunes, beaux, de haute taille, et leur contenance modeste et résignée, en voyant les apprêts de leur supplice, excitait une commisération presque générale. Ils furent placés en ligne à trois pas l’un de l’autre, l’exécuteur passa derrière eux, leur fit incliner la tête en avant, puis tirant son cimeterre et revenant sur ses pas, abattit les trois têtes, chacune d’un seul coup et sans s’arrêter.
C’était le tour de Soleyman ; homme d’une petite stature, d’une figure basanée et fortement gravée de petite vérole, il n’excitait que l’étonnement et la curiosité. Un réchaud plein de braise ardente était préparé ; son poignet droit fut placé dessus, et y resta jusqu’à ce qu’il fût brûlé jusqu’à l’os ; il ne poussa aucun cri, et se contenta de dire à l’exécuteur de relever la manche de son vêtement qui n’était point complice de ce qu’il avait fait. Vint ensuite l’opération de l’empalement : le criminel fut couché sur le ventre, l’exécuteur lui fendit l’anus avec son poignard, y introduisit le pal jusque vers le milieu du corps, y attacha fortement les jambes, les cuisses et les bras, le redressa et fixa dans un trou l’instrument du supplice, au bas duquel fut placée une longue flamme de serge noire, en signe de mort. La tête du supplicié était à deux mètres de distance de celles des ulémas, dont les corps, jetés dans un grand bûcher de roseaux secs, y furent promptement consumés.
L’exécution terminée, les troupes reprirent tristement le chemin du Kaire, poursuivies par les imprécations de Soleyman, qui, quoique, sur sa demande, on lui eût donné à boire, au grand mécontentement de l’exécuteur, n’expira qu’après cinq heures de la plus cruelle agonie. Le pal était sorti par l’épaule gauche, le cadavre resta exposé pendant cinq mois; les chairs s’étaient desséchées, mais la putréfaction ne les avait point atteintes. Lors de l’évacuation de l’Égypte, le docteur Larrey se fit remettre le squelette, et l’apporta en France, où il le donna au Muséum d’Histoire Naturelle du Jardin des Plantes, où on le voit encore aujourd’hui.
Le vœu de l’armée appelait le général Reynier au commandement en chef; le général Menou en fut investi par droit d’ancienneté.
Ce général était brave et reconnu comme tel; mais l’espérance de devenir chérif de la Mecque l’avait décidé à embrasser le mahométisme, et à joindre à son nom celui d’Abdallah. Ses nombreux et interminables ordres du jour étaient signés Abdallah-Jacques Menou, et commençaient tous par la formule: Il n’y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète; à tous les grands et petits, riches et pauvres, etc. Ces ridicules allocutions, faites dans le but politique de se rendre les populations favorables, excitaient des risées universelles, et après l’appel de chaque compagnie, le cercle étant rompu, on entendait les soldats répéter: Qui va là? Abdallah! en éclatant de rire.
Ce n’eût été qu’un demi-mal, si le général, en agissant de la sorte, se fût borné à se déconsidérer; mais il mécontenta les soldats en paraissant censurer les actes de son illustre prédécesseur, dont la mémoire était vénérée de toute l’armée. En même temps, au moyen de l’avancement et des faveurs accordés sans discernement, il essaya de se créer des partisans. Ceux qui les méritaient s’en indignèrent, et il se forma deux partis, les Menoutistes et les Klébertistes. L’union nécessaire au salut de tous et au succès des opérations militaires fut rompue.
Cependant la situation de l’armée était satisfaisante; la cavalerie parfaitement montée, l’artillerie bien attelée, les places fortes approvisionnées, et les transports facilités par un parc de chameaux. L’habillement ne laissait rien à désirer; quant à la solde, peu arriérée, elle pouvait facilement être mise au courant. Le corps des dromadaires, création du général Bonaparte, avait été accru par Kléber, qui en avait senti l’importance. Enfin les hôpitaux, supérieurement organisés, ne contenaient que peu de malades.
Tels étaient les éléments de prospérité laissés par Kléber à son successeur. Les hostilités avaient cessé de toutes parts et fait place à une sécurité profonde. Desvernois, plusieurs officiers de tous grades, des administrateurs et des femmes même résolurent d’en profiter pour visiter les Pyramides.
Les généraux Reynier, Belliard et Lagrange voulurent être du nombre.
Un matin, munie d’armes, de tentes et de provisions de bouche, la caravane partit, s’arrêta à cent pas du Sphinx, y dressa les tentes, y établit une garde, et après une halte d’une demi-heure, consacrée à un léger repas, se mit à gravir la grande pyramide.
L’ascension en est facile; formée de deux cent huit assises, chacune de cinquante-quatre centimètres de hauteur, elle offre l’aspect d’un escalier, dont le poids du corps rend la descente fatigante. Le capitaine Desvernois fut le premier qui atteignit le sommet, qui consiste en une plate-forme d’environ six mètres carrés, irrégulière, à raison de la destruction de trois ou quatre assises, dont les débris encombrent les flancs du monument jusquà sa base.
Réunis au nombre de vingt-sept sur ce point élevé de cent cinquante mètres au-dessus du sol, les visiteurs jouirent du spectacle le plus imposant et le plus admirable. A l’occident leur vue s’étendait sur l’immensité du désert, à l’orient, sur la ville du Kaire; dans cette direction, comme au nord, sur la fertile vallée du Nil, et dans le lointain, sur le Delta, où brille, par le plus heureux contraste, une riante et vigoureuse végétation; au midi, sur une trentaine de pyramides, de grandeur inégale et de formes diverses.
Cette pyramide, dont la construction remonte à quinze siècles avant notre ère, et qu’on a, jusqu’à ces derniers temps, improprement appelée du nom de Chéops, est due à un pharaon de la quatrième dynastie, nommé Souphi. Deux autres, moins élevées, en sont voisines, celle de Chéphren, ou pour mieux dire, de Senzaouphi, qui la fit construire, a cent trente mètres de hauteur, dont le tiers, près du sommet, est recouvert d’un beau granit rouge, poli comme une glace; l’autre, celle de Mycérinus, altération de Manchérès, complète ce groupe colossal.
Après une station de deux heures, que plusieurs des visiteurs, munis d’un marteau et d’un ciseau, employèrent à graver leurs noms sur la pierre, on descendit pour diner. Le repas fini, vingt officiers résolurent de pénétrer dans l’intérieur du monument, ce qu’avaient déjà tenté plusieurs employés civils qui ne s’étaient point senti le jarret assez fort pour gravir la pyramide. Après avoir parcouru une partie du couloir qui sert d’entrée, ils étaient revenus précipitamment sur leurs pas, et avaient reparu, pâles comme des spectres, ce qui leur avait valu beaucoup de plaisanteries.
Les officiers s’y engagent; à l’entrée, se présente une pente assez rapide, large de trois à quatre pieds, pavée de marbre blanc, taillée en rainures pour empêcher de glisser, et dont les deux côtés étaient garnis de parapets à hauteur d’appui. A cent pas de profondeur ils trouvèrent un trou circulaire qui paraissait correspondre au Sphinx, par un couloir souterrain, d’où sans doute les prêtres de Memphis, montant par des degrés pratiqués dans l’intérieur du colosse, allait rendre les oracles.
A mesure qu’on avançait se déployait une admirable maçonnerie, s’élevant graduellement; les pas des visiteurs et la lumière des torches effrayaient une multitude d’énormes chauves-souris, qui s’envolaient en poussant des cris aigus, et souvent, de leurs ailes, rasaient le visage ou éteignaient les torches.
On était arrivé au centre de la pyramide, lorsqu’on se vit arrêté par un mur vertical d’une parfaite conservation, et dont le ciment adhérant à la pierre, en avait pris la dureté. A force de recherches on remarqua à la base une ouverture d’un mètre de largeur sur soixante et dix centimètres de hauteur. On s’y engagea, et cet obstacle franchi, on trouva un énorme bloc de granit rouge, parfaitement poli et haut de quatre mètres qui remplissait toute la largeur d’un couloir montant vers la gauche.
En s’aidant mutuellement, les visiteurs parvinrent à l’escalader, et entrèrent dans le couloir qui, après de nombreuses sinuosités, les conduisit à une chambre sans porte, de forme carrée, de sept mètres d’étendue en tous sens, haute d’environ deux mètres et demi, et dont le parquet et la voûte étaient de granit rouge. C’était la chambre du Roi. A droite, adossé à la muraille, était un sarcophage découvert, où l’on ne remarquait qu’une poussière inodore, brune et granuleuse, assez semblable à du mauvais tabac. Le couvercle du sarcophage était brisé en deux et appuyé contre la muraille.
En sortant de cette chambre par l’extrémité opposée à celle par laquelle on y était entré, on parvint, après plusieurs circuits, et en descendant, à une autre chambre voûtée, en maçonnerie simple, et dite de la Reine. Elle exhalait une mauvaise odeur; on s’y arrêta peu, et on revint sur ses pas pour sortir de la pyramide. La visite avait duré deux heures, et les torches étaient près d’être entièrement consumées.
Deux jours après cette excursion, des soldats de la 75ᵉ demi-brigade, dans l’espoir de découvrir des agates, se mirent à creuser le sable avec leurs bayonnettes, et se virent arrêtés par une pierre longue et large de plus de quatre mètres. Après l’avoir dégagée du sable, ils s’aperçurent qu’elle bouchait une espèce de puits. « C’est un trésor! » s’écrièrent-ils, et à l’aide de quelques soldats du génie, ils parvinrent à la déplacer. Le puits qu’elle couvrait avait environ douze mètres de circonférence, des cailloux qui y furent jetés le firent juger d’une profondeur considérable, qui, au moyen de la sonde, se trouva être de quarante-huit mètres.
Cette découverte ayant excité au plus haut point la curiosité générale, un sergent de sapeurs obtint la permission d’y descendre. Deux fortes tiges de palmiers furent placées en croix sur l’ouverture, un rondeau formé de planches et suspendu par des cordes y fut attaché, et le sergent, muni de deux chandelles dont l’une, allumée, était renfermée dans une lanterne, d’un briquet, d’une pierre à feu et d’amadou, se plaça sur le rondeau, et descendit ainsi sans accident jusqu’au fond du puits, d’où il fut remonté vingt minutes après.
D’après son rapport, les parois du puits n’offraient aucune trace de maçonnerie; au fond, s’ouvrait une galerie d’environ trente-trois mètres de long sur neuf de large et trois de hauteur, où étaient pratiquées de nombreuses cavités, contenant des pots de grès renfermant des ibis, des bces d’oiseaux et des griffes d’animaux sauvages. Sur le sol étaient vingt-huit sarcophages en pierre, sur deux lignes parallèles, tous découverts et ne contenant qu’une matière noire et granuleuse. Cette galerie conduisait à d’autres, que le sergent n’avait point parcourues.
Les capitaines Rigoulet et Desvernois y voulurent descendre ensemble, et pendant plus de deux heures, explorèrent dans tous les sens cette nécropole, située à moins d’un kilomètre de la grande pyramide, et inconnue des Egyptiens eux-mêmes. Ils y découvrirent quatorze galeries, toutes semblables à la première, et occupées chacune par vingt-huit sarcophages.
Apparition d’une flotte anglaise à Aboukir. Insouciance du général Menou. Succès obtenu par le général Friant. Menou persiste dans son inaction. Bataille d’Alexandrie. Conduite de Desvernois. Combat d’El-Hanka. Traité partiel d’évacuation de l’Égypte conclu par le général Belliard. Refus du général Menou d’y adhérer. Embarquement des troupes. Arrivée dans la rade de Pomègue. Paix d’Amiens.
Cependant un nouvel ennemi allait interrompre la tranquillité de l’Égypte et l’heure des combats allait sonner. Le 4 mars 1801, le général Friant, commandant d’Alexandrie, annonça au général en chef qu’une flotte anglaise, ayant à bord des troupes de débarquement, avait paru dans la rade d’Aboukir.
Cette flotte, aux ordres de l’amiral Keith, aurait pu arriver deux mois plus tôt; mais elle avait attendu la flotte ottomane, dont les préparatifs n’étaient point terminés, et n’avait mis à la voile que le 1er mars, au moment où l’avis lui était parvenu que le capitan-pacha, suivi de six mille janissaires et albanais, avait quitté Constantinople.
Le jour même de l’arrivée de cette flotte, la frégate la Régénérée, venant de Rochefort, était entrée dans le port d’Alexandrie, ayant à bord deux cents hommes de la 51ᵉ demi-brigade, une compagnie d’artillerie et des munitions. Le brick le Lodi, parti de Toulon, le suivit de près, et annonça que l’amiral Gantheaume se préparait à amener en Egypte cinq mille hommes de renfort.
Jusqu’au moment où le général Menou reçut l’avis de l’apparition des Anglais, il avait refusé de croire à leur approche, et de mettre en mer quelques bâtiments légers pour surveiller leurs mouvements. Aucun corps de troupes n’avait été placé sur la côte pour s’opposer au débarquement, et les places étaient restées dépourvues d’approvisionnements suffisants.
Dans ce danger, le seul parti à prendre était de se porter à marches forcées sur Aboukir, seul point de la côte où l’ennemi put aborder. Malgré ses généraux, Menou s’obstina à rester au Kaire, dissémina ses forces à Belbéis, à Damiette et à Boulaq, et n’envoya à Aboukir que 230 chevaux du 22ᵉ de chasseurs, commandés par le général Bron.
Heureusement, le capitan-pacha, avant d’agir, voulut attendre les premiers succès des Anglais que les vents du nord et du nord-est empêchaient de prendre terre. Ce retard fut mis à profit par le général Friant; il posta 450 hommes à Rosette, 450 à Edko et à la Maison carrée, 1550 avec 180 cavaliers et dix pièces de canon à Aboukir, et ne laissa à Alexandrie que les invalides et les marins.
Le 7 mars, cent Anglais débarquèrent; ils furent culbutés par quarante grenadiers, perdirent plusieurs des leurs, et durent, en toute hâte, regagner leurs embarcations: mais, le lendemain, les généraux Ludlow et Moore parvinrent à effectuer leur débarquement. Trop faibles pour leur résister, les troupes du général Friant, après un combat honorablement soutenu, se retirèrent en bon ordre et rentrèrent à Alexandrie.
Cependant l’ennemi aurait pu encore être arrêté, et même rejeté à la mer, si Menou était venu lui présenter la bataille avant qu’il ne fût réuni au capitan-pacha. L’armée française comptait vingt-sept mille combattants, et sir Ralph Abercromby, qui commandait en chef l’armée anglaise, n’avait à sa disposition que dix-sept mille cinq cents hommes dont douze cents cavaliers et quatorze cents artilleurs. Toutes les chances étaient en notre faveur; mais Menou, persistant dans son inaction, n’envoya à Alexandrie que dix mille hommes, dont les généraux Reynier, Rampon, Lanusse et Roize, avaient le commandement. Malgré leur infériorité numérique, ces braves généraux résolurent d’opposer à l’ennemi la plus vigoureuse résistance.
La faiblesse de l’armée, l’impéritie de son chef, qui semblait n’avoir succédé à deux grands hommes de guerre que pour les faire regretter, la jonction des Turcs et des Anglais, qui élevait leurs forces à plus de soixante mille combattants, tout faisait présager que l’occupation de l’Egypte touchait à son terme. Du moins nos soldats soutinrent dignement l’honneur de leurs armes; le combat du lac Maadi, la bataille d’Alexandrie et la défense du Kaire, où pendant trente-cinq jours, malgré la peste qui les décimait et les dispositions hostiles de la population, ils repoussèrent tous les efforts des assaillants, doivent être comptés parmi nos plus beaux titres de gloire.
Le capitaine Desvernois prit sa part dans ces beaux faits d’armes. Le 21 mars 1801, à la bataille d’Alexandrie, il fut détaché avec le 4ᵉ escadron de son régiment pour amener l’ennemi, retranché dans son camp sur une hauteur, à descendre dans la plaine. Pour y parvenir le capitaine ouvrit un feu soutenu de tirailleurs. Le général anglais Hutchinson, fatigué de ces provocations, fit descendre un bataillon. Une prairie, contiguë au lac Maréotis, mais dont le fond était vaseux et impossible à franchir, quoique offrant l’apparence d’un terrain solide, séparait les hussards de ce bataillon. Desvernois s’élance à la tête de ses cavaliers; mais à peine a-t-il fait quelques pas, que les chevaux s’embourbent jusqu’au poitrail. Des éclats de rire partent des rangs des Anglais, qui, en même temps, tirent une centaine de coups de fusil qui blessent trois hommes et quelques chevaux. Le capitaine et sa troupe se retirèrent, sans autre perte, mais non sans peine, du bourbier où ils étaient tombés.
Le 16 mai suivant, veille du jour où commença l’investissement du Kaire, ce même escadron, formant l’avant-garde du corps du général Belliard, arrivé près du village d’El-Zoameh, aperçut trois cents cavaliers tures, soutenus par huit pièces de canon que servaient des artilleurs anglais. Tout en poursuivant sa marche, Desvernois en fit prévenir le général Belliard. Il allait atteindre El-Hanka, quand, débordé sur sa droite, une décharge de toute l’artillerie ennemie vint porter le désordre dans son escadron, sur lequel fondirent impétueusement les cavaliers tures. Mais les hussards, reformés, les attendirent de pied ferme, et donnèrent à deux escadrons le temps d’accourir à leur secours. L’ennemi se retira, emportant deux têtes de hussards, atteints par le canon avant la charge.
Ce fut le dernier combat que le capitaine soutint en Égypte. Le 27 juin suivant, après une suspension d’armes proposée par le général Belliard et acceptée par les Anglais, fut conclu par ce général un traité d’évacuation stipulant le libre retour de l’armée en France. Les troupes du général Menou, restées sous Alexandrie, y étaient comprises, mais Menou refusa d’y accéder, en ce qui concernait les corps placés sous son commandement particulier, et ne ratifia le traité que pour les neuf mille hommes du général Belliard. Cette armée sortit du Kaire, tambours battants, mèches allumées, et escortée de ses adversaires, arriva à Rosette, d’où elle gagna Aboukir. Les chevaux de la cavalerie furent livrés aux Anglais, au prix de trois cents francs chacun, mais les officiers généraux et chefs de corps conservèrent les leurs. Le 3 août 1801, l’embarquement s’effectua sur des bâtiments de transport anglais appartenant à la compagnie des Indes.
Après une traversée de soixante-cinq jours, y compris huit jours de relâche à Malte, les troupes de Belliard arrivèrent dans la rade de Pomègue, d’où elles furent transférées au lazaret de Marseille. On les y retint pendant vingt-sept jours, et à leur sortie, il se trouva que sur les neuf mille hommes dont elles se composaient à leur départ du Kaire, trois mille, frappés d’ophthalmie incurable, furent déclarés inhabiles à tout service actif.
Cependant le général Menou, resté à Alexandrie, avait continué à opposer à l’ennemi une opiniâtre résistance. Il dut enfin céder; il capitula le 31 août, aux mêmes conditions que le général Belliard, et arriva au lazaret de Marseille avec moins de quatre mille hommes, dont deux mille malades ou blessés et dix pièces d’artillerie. La Commission des Arts l’accompagnait; après bien des difficultés qu’elle n’avait surmontées qu’en menaçant de détruire ses admirables travaux, elle avait obtenu de les conserver. Ils servirent à rédiger le magnifique ouvrage qui a jeté tant de lumières sur l’antique berceau de la civilisation européenne.
Quelques notions sur l’Égypte, résumé des observations faites par Desvernois pendant son séjour, termineront ce chapitre.
La ville du Kaire, située sur la rive droite du Nil, à deux kilomètres du fleuve, est divisée en trois parties, le Masr et Atik, vieux Kaire, l’El Kakirak, grand Kaire, et Boulaq. Il est traversé par un canal, à sec pendant la plus grande partie de l’année, mais qui, pendant l’inondation, se remplit d’eau et se ramifie en plusieurs canaux secondaires. Alors s’ensevelissent sous les eaux les places, les rues et les nombreux jardins de la ville, et c’est avec des barques que les différents quartiers communiquent entre eux. La population s’élève à trois cent mille habitants.
Elle est dominée par une citadelle bâtie sur le mont Mokattan. A l’arrivée des Français, cette citadelle était en ruines, et hors d’état d’opposer aucune résistance; elle fut aussitôt réparée.
De la citadelle part un aqueduc, ouvrage antique et remarquable, qui correspond à une haute tour, située dans le vieux Kaire, et renfermant un réservoir, d’où les eaux, au moyen d’une machine hydraulique, sont distribuées dans les diverses parties de la ville.
De hautes murailles, construites par les Arabes, et surmontées d’énormes tours, l’environnent de toutes parts; Bonaparte les fit réparer et mettre en état de défense.
Les maisons y sont fort élevées et les rues étroites; des toiles ou paillassons couvrent les bazars ou marchés publics. Plusieurs de ces maisons, habitées par les cheiks et les beys sont fort belles; il y existe aussi des bâtiments très-vastes, nommés okels, de forme carrée, dont l’intérieur est occupé par de grandes cours. C’est là que résident les corporations des marchands. Les principales sont celle du riz, celle des marchands de Suez et celle des Syriens. A l’extérieur et sur les rues s’ouvrent des boutiques de quatre à cinq mètres carrés où sont exposés les échantillons des objets de commerce.
Les mosquées sont fort belles, et surmontées de minarets élégants, d’une grande hauteur et de formes variées. Elles servent à loger les pèlerins; celle de Djémil-Azar passe pour la plus grande de l’Orient. Elles se composent ordinairement de cours environnées d’énormes colonnes qui supportent des terrasses et renferment des réservoirs pleins d’eau où les musulmans vont faire leurs ablutions accoutumées.
A ces monuments religieux se joignent les églises des Cophtes et les couvents catholiques. Le plus remarquable de ces couvents est celui des Capucins, où dans les temps de troubles se retirent leurs coréligionnaires, et où ils se défendent avec une extrême bravoure contre les attaques auxquelles les expose le fanatisme musulman.
A la ville des vivants se joint celle des morts, nommée Koubbeh, dont l’étendue est la même. L’emplacement de la sépulture de chaque famille est fixé; on y remarque des tombeaux d’une grande beauté, et il en est auxquels sont attachés des gardiens qui y entretiennent des lampes toujours allumées.
Les maisons particulières ont leurs toits en terrasses et sont à plusieurs étages; les fenêtres, garnies de verres colorés et fermées de grilles très-serrées, ne s’ouvrent jamais. L’appartement est éclairé par un dôme à jour pratiqué au milieu du plafond.
Le rez-de-chaussée est occupé par une espèce de parloir qui sert à la fois de salle à manger et de réception; au premier étage est le harem, auquel conduisent de petits escaliers dérobés. Ce harem, communiquant par une petite porte à l’appartement du maître, consiste en une grande salle entourée des chambres des femmes. Elle est meublée de divans, et au centre est un bassin en marbre d’où s’échappe un jet d’eau.
Lorsqu’il n’y a aucun étranger, le maître passe le jour et la nuit dans son harem, et quelquefois dans son jardin, couvert d’arbres touffus, qui répandent une douce fraîcheur. Dans ces jardins, qui sont sans allées, les Orientaux fument leur pipe, ce qui est leur principale occupation.
La nourriture des Egyptiens est composée de riz assaisonné au safran, de fèves, de lentilles, d’oignons, d’ail, de laitues, de concombres, de pastèques, de tomates, d’œufs, dont la préparation sur le plat ne diffère pas de la nôtre, de mouton, dont la chair rôtie est excellente, et de potage, dont le pain est à demi-trempe dans un bouillon glutineux peu agréable au goût. Ils font peu de cas du poulet et du pigeon. Leur dessert consiste en dattes, bananes et confitures sèches. Le café, qu’ils prennent non reposé, est parmi eux, d’une prodigieuse consommation. L’eau du Nil est leur boisson habituelle; ils la conservent dans de grandes jarres, et la servent dans des bardaques ou carafes de terre grise qui suintent par les pores. Pour la rendre plus agréable, ils y mêlent quelques gouttes d’eau de rose ou de violette, mais la remplacent le plus souvent par la limonade ou l’orangeade. Quant aux boissons fermentées, ils ne font usage que de l’arachéose-eau-de-vie de dattes.
La population est divisée en deux classes: les fellahs, cultivateurs, et les bédouins, habitants nomades du désert. Toutes deux se ressemblent par le caractère, l’extérieur physique et les mœurs; elles sont animées du même esprit de querelle, de chicane et de rapacité, sans franchise ni bonne foi.
Les bédouins forment environ soixante tribus qui peuvent fournir dix-huit à vingt mille cavaliers. Ils vivent sous des tentes, au milieu de leurs troupeaux, dont ils tirent leur subsistance; ils possèdent aussi quelques oasis, véritables îles au milieu des sables, où ils s’établissent momentanément et à certaines époques de l’année, pour les cultiver. Ils vendent aux Égyptiens le produit de leurs troupeaux, louent des chameaux pour le transport dans le désert, et le reste du temps, vivent de rapinés et de pillage.
Au-dessus de ces deux classes est la race turque, établie en Égypte depuis la conquête du pays, par le sultan Sélim 1er, en 1516, et formant environ deux cent mille âmes; mais avant l’arrivée des Français, elle était opprimée par les Mameluks, devenus les maîtres du pays. Ces Mameluks, dont l’organisation était exclusivement militaire, étaient un composé d’hommes recrutés en Georgie, en Circassie, et même dans les provinces asiatiques de la Russie, où ils sont volés à leurs parents, par des individus voués à cet infâme métier; quelques-uns avaient été vendus par leurs mères. Ceux dont les parents étaient inconnus ou qui avaient été achetés, jouissaient d’une grande considération.
Le gouvernement était partagé entre les Cheiks, qui commandaient aux fellahs, aux Bédouins et aux Turcs, et les Beys, dont les Mameluks reconnaissaient l’autorité.
Les Cheiks descendent des chefs arabes qui soumirent l’Égypte au temps de Mahomet. Docteurs de la loi, ils ont l’inspection des mosquées, où ils s’assemblent pour délibérer sur tout ce qui intéresse la religion; c’est à eux qu’est confiée l’instruction de la jeunesse, à laquelle ils enseignent la philosophie, l’histoire et l’interprétation du Koran. Ils exercent sur le peuple la plus grande influence, sont craints des Mameluks, et la Porte elle-même les traite avec ménagement. Plusieurs d’entre eux passent pour descendre directement du prophète.
Quant aux Beys, ils étaient vingt-trois, tous égaux entre eux, mais soumis à un chef de leur choix. Chacun d’eux possédait sept à huit cents esclaves: ils avaient des lieutenants, nommés Katchefs. Leurs biens se composaient de propriétés territoriales dans les provinces et d’une maison dans la capitale. Leur autorité sur leurs esclaves était illimitée, mais ils se les rachuaient par des récompenses, et quelquefois même les élevaient au rang de katchefs. On en a même vu parvenir à la dignité de beys. En 1798, on comptait environ soixante et dix mille Mameluks, de race circassienne, géorgienne ou russe.
Les chrétiens sont Cophtes ou Syriens. Les premiers, au nombre de cent cinquante mille, sont séparés de la communion romaine; ils descendent des familles restées chrétiennes au temps de la première conquête. Les Syriens, peu nombreux, diffèrent en quelques points des croyances religieuses des Copthes. Les uns leur donnent les Croisés pour aïeux, les autres les croient originaires du pays dont ils portent le nom.
On y compte peu de juifs et de grecs; ces derniers reconnaissent l’autorité du patriarche d’Alexandrie.
Les animaux domestiques sont les mêmes qu’en Europe; parmi les animaux sauvages figurent le lion, la gazelle, le chacal, l’autruche, le pélican, les perruches de la petite espèce, un oiseau appelé verdelet, le caméléon, le lézard, plusieurs sortes de serpents, le scorpion, qui y est très-commun, et les moustiques, dont la piqûre est venimeuse.
A côté du crocodile, qui ne se trouve que dans la Haute-Egypte, le Nil nourrit un poisson dont le nom nous échappe, mais qui est inoffensif et dont la chair est grasse et délicate. Lorsque les eaux se retirent après le débordement, on le trouve dans les terres laissées à sec et on le recueille pour le saler.
En arbres à fruits, l’Egypte possède le dattier, le cocotier, le bananier, l’oranger, le citronnier et le figuier. On y distingue le sycomore, qui est magnifique. Les végétaux sont la canne à sucre, le tabac, l’indigo, le maïs, les fèves, les lentilles, le riz, l’orge, le caroube, la vesée et le froment, dont on fait annuellement deux récoltes dans la vallée du Nil. Les raisins de treille blancs y sont excellents. Le jardinage y consiste en oignons, ail, concombres, pastèques, et autres espèces dont le détail nous entraînerait trop loin.
Desvernois nommé capitaine d’habillement. Son mariage. Dépôt des restes du général Kleber au château d’If. Mécontentement de l’armée d’Egypte. Transformation du 7ᵉ de hussards en 28ᵉ de dragons. Envoi du régiment en Italie. Prise de Naples, dont Joseph Napoléon est nommé roi. Promotion du capitaine Desvernois au grade de chef d’escadron et de premier aide-de-camp du Comte Mathieu Dumas, ministre de la guerre. Il rend ses comptes de l’administration du 28ᵉ, et devient chef de la division de la solde et des revues. Remplacement du comte Mathieu Dumas par Salicetti. Refus du commandant Desvernois d’accepter la place d’adjudant du palais du roi. Il reçoit le commandement de la côte d’Amaïfi.
Les sanglantes campagnes d’Egypte et de Syrie, commencées en juillet 1798 et terminées en août 1801, n’avaient pas coûté moins de cinq cent huit officiers et soldats au 7ᵉ de hussards. De sept cent soixante-deux hommes qu’il comptait à son départ de Civita-Vecchia, il n’en entra au lazaret de Marseille que deux cent cinquante-quatre, officiers compris.
Le capitaine d’habillement du régiment était mort de la peste à son arrivée dans la rade de Pomègue; le chef de brigade Détrez désigna Desvernois pour le remplacer. Le commandement d’une compagnie était beaucoup plus dans les goûts du capitaine; cependant, pour ne point désobliger son chef, il accepta.
Ces fonctions pénibles, les habitudes sédentaires qu’elles lui imposaient, et les fatigues qu’il avait endurées, finirent par altérer sa santé; mais sa jeunesse et sa bonne constitution triomphèrent du mal, et il était rétabli lorsque, arrivé à Nîmes, où le régiment avait été envoyé en garnison, il y épousa, le 11 mai 1802, Anne-Henriette-Florans Despinelli, union qui durant quarante-cinq ans fit le bonheur de sa vie.
Après huit mois de résidence à Nîmes, le 7ᵉ passa successivement à Troyes et à Saumur, où il se trouvait en mai 1803, à l’époque de la rupture du traité d’Amiens.
En sortant du Kairé, le corps d’armée du général Belliard avait emporté avec lui les dépouilles mortelles de Kléber. L’armée s’attendait qu’en touchant les rives de la France, il leur serait rendu les honneurs mérités par tant d’éclatants services. Il n’en fut point ainsi, et ces restes précieux furent déposés, sans aucun appareil, dans un caveau du château d’If. Ce procédé excita un vif mécontentement dans l’esprit des braves auxquels était chère la mémoire du héros d’Héliopolis, et la franchise militaire n’en ménagea pas l’expression. Le 7ᵉ de hussards le manifesta hautement. Le Premier Consul en fut blessé; il reprochait à Kléber la convention d’El-Arisch, et nous lisons dans le Mémorial de Sainte-Hélène (septembre 1815), que si Kléber avait vécu, il eût été mis en jugement à son retour en France. Il n’en fallut pas davantage pour faire perdre au 7ᵉ la bienveillance du chef de l’État.
Pendant le séjour du corps en Égypte, un autre de la même arme et portant le même numéro, avait été formé en France. Les refondre en un seul eût été facile et sans inconvénient, mais l’arme des dragons venait d’être portée à trente régiments; le 7ᵉ y fut compris sous le numéro 28, décision aussi dispendieuse pour l’Etat que ruineuse pour les officiers.
Le régiment était à Troyes lorsque lui parvint l’avis de sa transformation en dragons. C’était une rude affaire, soit pour le changement d’uniforme, d’équipement et de harnachement (il venait d’être équipé à neuf), soit pour l’instruction des soldats. Aussi, pendant les deux premières années de sa création, malgré toute l’activité du capitaine Desvernois, présenta-t-il une bigarrure extraordinaire. Enfin la tâche fut accomplie, de manière à mériter et à faire obtenir au capitaine les éloges de plusieurs inspecteurs généraux. Ses services ne furent point oubliés, et lorsque fut instituée la Légion-d’Honneur, il fut compris dans la première promotion, faite le 4 juin 1804.
Après la bataille d’Austerlitz et la paix de Presbourg, Napoléon résolut de punir le roi de Naples, qui, malgré le traité de neutralité conclu et ratifié en octobre 1803, avait dès le mois suivant, reçu dans la rade de Naples une escadre anglo-russe, chargée de trente mille hommes de débarquement, lesquels réunis à vingt-cinq mille napolitains, devaient se joindre à l’armée autrichienne pour chasser les Français de l’Italie.
Mais l’empereur était prêt à les recevoir; par ses ordres, vingt-six mille hommes, commandés par son frère Joseph, ayant pour lieutenant le maréchal Masséna, furent aussitôt rassemblés à Bologne. Le 28ᵉ de dragons fit partie de cette armée qui se mit aussitôt en mouvement. L’ennemi, rencontré à Campo-Altense, y éprouva une défaite si complète, que la cour de Naples, hors d’état d’opposer aucune résistance, se réfugia précipitamment en Sicile. Le vainqueur prit possession de la capitale le 14 février 1806, et le 1er avril suivant, un décret impérial déclara que les Bourbons de Naples avaient cessé de régner, et conféra la couronne au prince Joseph-Napoléon.
Le royaume se soumit tout entier, à l’exception de la place de Gaëte, dont le siège coûta beaucoup de sang et de travaux. Deux escadrons à cheval et trois cents hommes à pied du 28ᵉ furent au nombre des troupes d’investissement.
Ce fut à ce siège que le capitaine Desvernois obtint l’avantage d’être personnellement connu du roi. Ce prince, accompagné de son ministre de la guerre, le général comte Mathieu Dumas, venait souvent visiter les travaux. Un jour, Desvernois reçut l’ordre de l’attendre à Sessa, avec cent dragons, pour l’escorter jusqu’à Sainte-Agathe.
En passant la revue de l’escadron, dont il se montra très satisfait, le roi avait remarqué que le capitaine portait la décoration, rare alors, de la Légion-d’Honneur. Il le fit placer à côté de lui, et pendant la marche, l’interrogea sur sa position et sur ses campagnes, dont le récit, très abrégé, parut l’intéresser. Le général Dumas avait pris note des principales circonstances, et lorsqu’on fut arrivé à Sainte-Agathe, il recommanda au capitaine de se présenter au ministère la première fois qu’il viendrait à Naples.
Le 18 juillet, Gaëte ayant capitulé, le 28ᵉ de dragons reçut l’ordre de se rendre à Foggia, dans la Pouille. Comme il devait passer à Naples, le capitaine s’empressa, à son arrivée, de rendre visite au ministre, qui, depuis leur entrevue, avait pris des informations sur son compte. Elles lui avaient été si avantageuses qu’il lui proposa sur-le-champ le grade de chef d’escadron et le titre de son premier aide-de-camp. Desvernois accepta, sauf l’autorisation de l’Empereur, qui ayant fait connaitre, par le Moniteur, qu’il verrait avec plaisir des officiers français passer au service de son frère, l’accorda aussitôt.
Le 12 septembre 1806, Desvernois fut promu au grade de chef d’escadron, et quitta aussitôt le 28ᵉ pour prendre les fonctions de premier aide-de-camp du ministre.
On a vu plus haut que depuis 1802, il avait été chargé de l’administration du corps. A ce titre, il devait, avant de s’en éloigner, rendre compte de sa gestion. Le compte fut rendu, et il en résulta que durant ces quatre années, les économies qu’il avait effectuées s’élevaient à près de trente-deux mille francs. Le colonel, étonné de trouver tant d’habileté et de probité réunies, le pressa, au nom du conseil d’administration, d’accepter ce bon inattendu, comme un dédommagement de toutes les peines que lui avaient coûtées la transformation du corps. Desvernois refusa, n’ayant, répondit-il, aucun droit à un salaire, puisque ses appointements de capitaine avaient toujours été régulièrement soldés.
Cet acte de désintéressement fut aussitôt connu du ministre, qui se hâta de faire appeler le commandant. « Un homme de votre caractère, lui dit-il, m’est nécessaire à la tête de la solde et des revues. Versé, comme vous paraissez l’être, dans tous les détails de l’administration militaire, vous me signalerez les abus, et m’indiquerez les moyens de les extirper. »
Cette position nouvelle, outre qu’elle ajoutait aux appointements du commandant quatre cent quarante francs par mois, lui offrait l’avantage d’être admis dans le conseil privé du ministre. Il se montra digne de cette confiance, et signala sans ménagement toutes les déprédations commises, soit par les intendants ou sous-intendants militaires, soit par les chefs de corps. Il n’en fallait pas tant pour soulever une foule de réclamations intéressées qui ne furent point écoutées: la rapacité cessa de se montrer avec audace, et si les dépréditeurs ne furent pas corrigés, ils furent du moins contenus. Ils réunirent tous leurs efforts pour écarter d’incommodes surveillants, et malheureusement y réussirent.
Au mois de mars 1807, la comtesse Dumas fut atteinte, à Paris, de la maladie qui l’emporta bientôt après. Le général demanda et obtint un congé pour se rendre auprès d’elle, et partit, après avoir recommandé à Desvernois de venir, à son retour prochain, l’attendre à Rome. L’absence du ministre fut mise à profit: une intrigue fut ourdie, et le ministre de la police générale, Salicetti, homme complètement étranger à l’administration militaire, fut inopinément appelé au ministère de la guerre. Il essaya de s’attacher Desvernois, en qualité de directeur-général des revues. Le commandant s’excusa, donna sa démission, et l’époque du retour du général étant prochaine, se rendit à Rome pour l’y attendre.
La nouvelle de son remplacement fut pour le général un coup d’autant plus sensible qu’il était imprévu. Le roi Joseph lui avait assuré un dédommagement en lui assignant pour demeure le palais Acton, et en le nommant grand maréchal du palais. « Ne suis-je donc bon, dit-il avec amer-tume, qu’à régler les comptes de foin, de paille et d’avoine avec les palefreniers de la cour? » Cependant la réception que lui fit le roi calma son irritation, et il profita des intentions bienveillantes du prince pour lui proposer de nommer ses deux aides-de-camp Romeuf et Desvernois, adjudants du palais. Mais il fallait l’autorisation de l’Empereur, qui fut demandée sur-le-champ. Napoléon admit Desvernois sans difficulté, mais rejeta Romeuf, auquel on attribuait d’intimes liaisons avec une princesse de la famille impériale. Il fut enjoint au roi Joseph de faire immédiatement partir cet officier pour Corfou.
Ce refus dont les motifs, comme on doit le penser, ne pouvaient être révélés au public, décida le général à enga-ger Desvernois à ne pas accepter la place d’adjudant et à se contenter de son titre d’aide-de-camp. Le commandant se conforma sans difficulté au désir de son chef, et peu de temps après, celui-ci obtint du général Lamarque, chef de l’Etat-major général, de le présenter au roi pour le com-mandement de la côte d’Amalfi, poste que le voisinage des Anglais et des Siciliens, maîtres de l’île de Caprée, rendait important.
Mesures prises par le commandant Desvernois pour délivrer la côte d’Amalfi des bandes qui l’infestaient. Succès des battues. Le brigand Giusipello. Intrépidité du commandant. Extirpation du brigandage. Le roi Joseph à Amalfi. Le commandement de Desvernois est augmenté de deux arrondissements. Nouvelle battue. Son succès. Promotion du commandant au grade de major. La subdivision militaire de Lagonégro est mise sous ses ordres.
La tâche imposée au commandant Desvernois était hérissée de difficultés. Des bandes nombreuses, connues sous le nom de comitives, et soudoyées par les gouvernements anglais et sicilien infestaient le pays, et jusqu’alors toutes les tentatives essayées pour les détruire avaient été inutiles. En conséquence, il fut investi des pouvoirs les plus étendus.
A peine arrivé à son poste, il écrivit aux magistrats civils de chaque canton et de chaque localité, une circulaire dans laquelle il leur ordonnait de lui adresser sans délai, un état certifié et individuel de tous les hommes absents de leurs communes, sans passeports et sans autorisations légales. Ils devaient y faire connaître les noms et prénoms des individus, leurs familles, leurs mœurs, leurs habitudes, leur âge, le genre d’industrie qu’ils cultivaient, et enfin s’ils entretenaient des relations avec leurs compatriotes restés sédentaires. Cet état, signé des fonctionnaires, devait être en outre, certifié par les curés et les chefs des gardes civiques, et lui être parvenu dans quatre jours.
Ces renseignements obtenus, le commandant se mit en marche pour reconnaître toutes les localités, et y conférer avec les autorités militaires, ecclésiastiques et civiles, et avec ceux des habitants qui par leur rang et leur fortune exerçaient de l’influence sur les populations. A la bonne volonté dont ils étaient tous animés, il remarqua que se mêlait la crainte du re-sentiment des brigands, qui, d’un instant à l’autre, pouvaient attenter à leur vie, à celle de leurs familles et porter dans leurs propriétés le ravage et l’incendie.
En effet, le danger était continuellement imminent. En 1799, un nommé Giusipello, de Ponte-P. imario, village situé dans les gorges de Tramonti, s’était échappé des galères, et réfugié dans son pays natal, dont les épaisses forêts, du plus difficile accès, lui offraient un asile qu’il regardait comme assuré. Là, rassemblant tous les criminels qu’il avait pu rencontrer, il s’en était fait reconnaître le chef. En vain les sbires et les troupes du roi Ferdinand s’étaient mis à sa poursuite; averti toujours à temps, il déjouait toutes les mesures prises pour l’arrêter, et souvent même tendait à ceux qui le poursuivaient des embûches qui leur étaient fatales.
La certitude de l’impunité avait de jour en jour accru le nombre de ces bandes lorsque les Français devinrent maîtres du royaume. Afin de nuire aux vainqueurs, le roi Ferdinand et ses alliés crurent devoir mettre tous les moyens en usage, et jetèrent sur la côte une multitude de scélérats, spécialement chargés d’assassiner les Français et les habitants du pays soupçonnés d’être leurs partisans. La désolation régnait sur toute la côte, qui embrasse dix lieues d’étendue depuis le cap San-Pietro jusqu’à Vietri, près de Salerne.
Jusqu’alors, les officiers français chargés de garder le littoral s’étaient bornés à faire quelques battues dans l’intérieur des terres, lorsque leur parvenait la nouvelle de quelque crime commis, et ces battues étaient toujours sans résultat.
Le commandant Desvernois en pénétra la cause; il jugea nécessaire de compromettre dans les poursuites les gardes civiques, en les forçant d’y coopérer, de concert avec les troupes de ligne, et chaque colonne mise en mouvement dut être composée de deux tiers de Napolitains et d’un tiers de soldats français, commandée par un officier de cette dernière nation. Des postes furent établis sur la crête de la chaîne des montagnes qui bordent le littoral, et à leurs principaux débouchés; il fut défendu à tout berger, sous peine d’être fusillé, de conduire les troupeaux au pâturage pendant les battues, et six colonnes mobiles, dirigées chacune vers la partie du terrain qu’elle connaissait le mieux, durent se mettre en mouvement à la même heure, avec ordre de se réunir, la battue terminée, à un point central, désigné d’avance.
Le 18 juin 1807, à trois heures du matin, les six colonnes, fortes de cent cinquante hommes chacune, sortent d’Amalfi, dans différentes directions. Les bois et les sites les plus abruptes et les plus fourrés sont explorés avec la plus grande attention. Bientôt les brigands sont relancés; ils se hâtent de prendre la fuite; mais en évitant une colonne, ils tombent sur une autre, ou trouvent la mort sous les coups des éclaireurs et en s’approchant des lieux habités où les attendaient les gardes sédentaires.
Quarante-sept brigands, dont quelques prisonniers, qui furent immédiatement fusillés, périrent dans cette première journée; les colonnes ramassèrent autant de fusils, trente-et-une cartouchières, vingt-six pistolets et seize poignards. Trois cadavres de brigands, morts de leurs blessures, furent en outre trouvés dans les bois.
Les brigands effrayés ne songèrent plus qu’à s’échapper; deux de leurs comitives se jetèrent par le vallon de Sarno, dans les arrondissements de Gragnano et de Lettere; dans la nuit du 18 au 19, huit d’entre eux s’approchèrent de la mer espérant y trouver une barque pour gagner Caprée; mais le rivage était gardé, ils furent surpris, mis à mort et leurs têtes enfermées dans des cages de fer et exposées au haut des tours élevées sur le littoral.
Le 19, fut commandée une seconde battue qui devait commencer à quatre heures du matin dans une autre direction; elle n’eut pour résultat que la mort de quatorze brigands. La troisième, qui eut lieu le jour suivant, 20, se termina sans qu’il eût été tiré un coup de fusil; les colonnes ne recueillirent que huit cadavres dans les bois.
Quatre-vingts brigands avaient mordu la poussière; le reste s’était enfui, et le pays était délivré de ses craintes; il n’en avait coûté aux troupes et aux gardes civiques que quatre morts et sept blessés. Les gardes furent renvoyés dans leurs foyers et les soldats à leurs garnisons.
Cependant Giusipello existait encore, et commandait à une bande de quarante-deux hommes. Le commandant Desvernois songeait aux moyens de l’atteindre, lorsque se présenta un berger, porteur d’une lettre du P. Gaetano, capucin, qui seul avait continué d’habiter le couvent de Tramonti. Dans cette lettre, le religieux le suppliait d’accorder leur grâce à Giusipello et à ses compagnons, qui demandaient la vie sauve, en s’engageant à vivre désormais en honnêtes gens. Le commandant répondit sur-le-champ qu’il y consentait, mais à condition qu’au préalable, Giusipello et sa bande feraient la remise de leurs armes et de leurs munitions. Le lendemain, 22 juin, il lui fut livré à Amalfi soixante-quatre fusils, cinquante-et-une cartouchières, cinquante-six pistolets, onze sabres, trente-huit poignards et trois cent quarante paquets de cartouches. Aussitôt Giusipello reçut l’ordre de se présenter le lendemain, avec tous les siens, à Maggiori. En même temps il lui fut envoyé un sauf-conduit, et pour mieux assurer leur sûreté, le P. Gaetano et le curé de Tramonti durent les accompagner.
Le 23, Desvernois se préparait à partir pour Maggiori, lorsqu’une seconde lettre du capucin le prévint que les brigands, nonobstant le sauf-conduit, et sa présence et celle du curé, redoutaient trop le ressentiment des habitants de Maggiori et lieux environnants pour venir y recevoir leur pardon; que Giusipello en particulier ne pouvait s’y résoudre, ayant été trahi et livré, en 1799, au présidio par la population d’Amalfi, enfin, que pleins de confiance dans la loyauté du commandant, ils le suppliaient de se transporter seul, sous la conduite d’un homme de confiance, dans la montagne de Tramonti.
Quelques instants après, le curé de Tramonti vint confirmer cette lettre, et offrir à Desvernois d’être son guide. La proposition fut acceptée, et après avoir donné des ordres aux soldats et à l’officier chargé de commander pendant son absence, le commandant se disposa à se mettre en marche.
Cette audacieuse détermination fut aussitôt connue de toute la ville ; les autorités, la population entière, les officiers accoururent, et s’efforcèrent de le détourner. « En acceptant ce commandement, je me suis engagé, répondit Desvernois, à en remplir tous les devoirs : le premier de tous est de rendre au pays la sécurité et la tranquillité ; la tâche est à moitié remplie, et si je dois perdre la vie en m’exposant à une trahison, mon dévouement en sera plus méritoire. Je partirai. » A ces mots, toute opposition cessa, et le commandant, suivi du curé qui portait l’évangile et un crucifix, sortit de la ville.
Bientôt ils atteignirent la montagne et entrèrent dans les gorges. A mesure qu ils avançaient, ils apercevaient des hommes armés qui se retiraient devant eux. Ils marchaient depuis deux heures, lorsque, après avoir longé un profond ravin où un torrent roulait à grand bruit, ils se trouvèrent en face d’un frêle pont de bois. Tout-à-coup un homme sort du fourré, s’avance sur le pont et se jette à genoux en disant : « Ah ! Excellence, ce n’est pas ma faute ! » C’était Giusipello. « Allons, lui répond Desvernois, conduis-moi où sont tes compagnons. »
Le brigand se relève et rentre dans le bois ; à peine a-t-il fait vingt pas, que le commandant et le curé se trouvent en présence de quarante-trois hommes, tous dans la force de l’âge, armés jusqu’aux dents, et dont les regards scrutateurs étaient fixés sur l’officier de qui leur sort semblait dépendre, et dont la ferme contenance leur en imposait.
Elevant le crucifix et le montrant à ces misérables, le curé, d’un ton impérieux, leur ordonna de s’agenouiller et de demander à Dieu le pardon de leurs crimes, et de promettre qu’à l’avenir ils mériteront par leur conduite la grâce que le commandant leur apporte au nom du roi.
A ces paroles, ces cœurs de fer ont paru s’amollir, ils obéissent, et prosternés devant la croix, ils se frappent la poitrine, et d’une voix entrecoupée, implorent leur pardon; se relevant ensuite, ils viennent l’un après l’autre baiser le crucifix en étendant la main sur l’évangile pendant que le prêtre leur lit l’indult royal qui leur assure l’oubli du passé.
Cette cérémonie terminée, le commandant leur enjoint de le suivre à Maggiori, où est aussitôt dressée la liste des amnistiés, désignés par leurs noms et prénoms, avec le lieu de leur résidence. On leur délivre une carte de sûreté, et on leur assure dix grains (quarante-huit centimes) par jour, qui leur seront payés jusqu’à ce que leur travail puisse leur procurer des moyens d’existence. Les parents de tous ceux qui se sont soumis ou qui ont péri dans les battues sont mis en liberté. Les autorités civiles sont chargées de la surveillance des amnistiés, et, chaque semaine, doivent adresser au commandant un rapport indiquant par qui les amnistiés sont employés, à quelle heure, le matin, ils se rendent à leurs travaux et en reviennent le soir, si leur conduite est régulière et s’ils ne découchent pas, s’ils assistent au service divin les dimanches et fêtes, enfin, s’ils s’approchent du tribunal de la pénitence et reçoivent le sacrement de l’Eucharistie.
On doit penser quel effet avait produit dans le pays l’extirpation du brigandage, qui l’avait désolé si longtemps. Aussi fut-ce au son des cloches, entouré du clergé, des autorités et de la population entière, qui s’étaient portés à sa rencontre, que le commandant Desvernois rentra dans Amalfi. Peu de jours après, il reçut les félicitations du général Lamarque, qui s’était empressé de faire connaître sa conduite au roi. Ce prince avait chargé le général de témoigner au commandant sa haute satisfaction et de lui annoncer qu’il ne tarderait point à venir, en personne, visiter Amalfi.
En effet, le 3 juillet suivant, cent un coups de canon, tirés par les batteries de la côte, annoncèrent l’arrivée du prince sur le plateau de Castellamare. Reçu à l’entrée de la ville par l’archevêque, son clergé, les autorités civiles et militaires et la population presque entière, il se rendit à la cathédrale où fut chanté un Te Deum, et de là, sur la place de la marine, où il passa en revue les gardes civiques et la troupe de ligne. Sur la proposition du commandant Desvernois, il accorda deux cents francs de pension à chacune des familles de ceux qui avaient péri en poursuivant les brigands, et vingt ducats (88 francs) de gratification aux soldats et gardes civiques blessés dans les battues.
Un festin splendide avait été préparé au palais archiépiscopal. A la fin du repas, le prélat, nommé Micou, qui était d’origine française, après avoir porté la santé du prince, fit un pompeux éloge de Desvernois, ce qui valut au commandant les compliments les plus flatteurs de la part du roi.
Les succès obtenus contre les brigands avaient excité l’émulation des autres officiers français, chargés de divisions territoriales : mais faute de prendre les mesures de prudence que les circonstances exigeaient, ils ne furent point aussi heureux. Un chef de bataillon, qui commandait à Avellino, tomba dans une embuscade et y perdit la vie. Le général Lamarque s’empressa aussitôt de faire agréer au roi la proposition d’annexer au commandement d’Amalfi les arrondissements de Gragnano et de Lettere, où l’on présumait la présence des comitives dont le commandant d’Avellino avait été victime.
Les résultats avantageux de cette décision ne se firent pas longtemps attendre. Peu de jours après, plusieurs brigands furent tués, et leurs compagnons se réfugièrent sur le mont San-Nicolo, au-dessus de Minori. Desvernois se mit en marche pour les y attaquer. En approchant de la montagne, il crut reconnaître plusieurs des amnistiés de la bande de Giusipello, et entre autres, son lieutenant, Luca Cappone. Il ne se trompait pas. A peine fut-il à portée de fusil, qu’une décharge lui tua un caporal de la ligne et blessa grièvement deux gardes civiques. Faire battre la charge et escalader la montagne pour ne point laisser aux brigands le temps de recharger leurs armes, fut l’affaire d’un instant. Les misérables prirent la fuite, mais les autres colonnes qui gravissaient le mont dans d’autres directions les accueillirent d’un feu bien nourri, qui leur jeta sur le terrain trois morts et deux blessés. Parmi les premiers se trouva un amnistié de Tramonti. Tous furent décapités et leurs têtes exposées dans les cages de fer sur le rivage.
En revenant de cette expédition, le commandant s’arrêta à Ponte-Primario et fit appeler Giusipello et son neveu. Il leur apprit que dans les bandes qu’il venait d’attaquer, il avait reconnu des hommes de leur ancienne comitive, et spécialement Luca Cappone. Giusipello lui répondit qu’il avait cessé toutes relations avec ses anciens compagnons, et lui promit, s’ils reparaissaient, de lui donner d’utiles indications.
Cette promesse ne fut pas vaine. Dès le surlendemain, Desvernois ayant appris qu’un curé et sa gouvernante avaient été assassinés et pillés dans un petit village des environs de Nocera, fait prendre les armes à la pointe du jour aux gardes civiques et aux troupes de ligne. Sur les indications de Giusipello, les brigands sont cernés à l’improviste et mis à mort, à l’exception de trois de leurs chefs, dont Luca Cappone, qui le soir même, sont conduits à Salerne, et périssent publiquement sous la main du bourreau. Cent quatre-vingt-quatre cages de fer, renfermant chacune une tête de brigand sont exposées sur le rivage depuis le cap San-Pietro jusqu’à Vietri, et les habitants de la côte, désormais rendus à la sécurité, décernent au commandant Desvernois le titre de destructeur des brigands.
De tels services méritaient une haute récompense; Joseph Napoléon s’empressa de la lui accorder, et le 1er février 1808, le promut au grade de lieutenant-colonel, et lui confia le commandement de la subdivision militaire de Lagonégro.
Disposition: prises pour assurer la tranquillité du pays. Poste retranché de Cervaso, patrouilles de cavalerie. Terreur inspirée aux brigands. Le soldat au 22ᵉ régiment d’infanterie légère français. Surprise et mort de sept brigands. Poursuite et destruction de toutes les bandes. Rapport au roi sur l’état de la province de la Basilicate. Translation du roi Joseph sur le trône d’Espagne. Le brigand Malacarne et le capitaine Longo.
La subdivision de Lagonégro était du ressort de la 2me division dont le quartier-général était à Salerne. La reconnaissance de ce pays était difficile: rempli de gorges, de défilés favorables aux embuscades et aux surprises, couvert de forêts, il offrait des retraites assurées aux brigands, dont le nombre s’était tellement accru qu’il ne fallait pas moins d’un bataillon pour escorter les courriers. Tout militaire voyageant isolement était égorgé.
Cette nouvelle guerre de brigands était plus difficile que la première. Le lieutenant-colonel prit ses mesures en conséquence. De petits postes assez rapprochés les uns des autres pour se prêter un mutuel secours, et correspondant par des patrouilles qui éclairaient les intervalles qui les séparaient, furent établis sur la grande ligne de communication de la route royale depuis le pont de Campestrino jusqu’à celui de Morano. Il fut enjoint aux autorités civiles et aux propriétaires de faire abattre sans délai tous les arbres, et couper les maquis éloignés de la route de moins d’une portée de fusil chargé à balle, de faire aussitôt enlever les premiers et brûler les autres, et pour protéger les travailleurs dans cette opération, les gardes civiques durent fournir des détachements armés.
Pendant que cet ordre s’exécutait, le lieutenant-colonel fit construire à Cervaso, point culminant qui domine le Valle Secco, et où la vue s’étend jusqu’à San-Lorenzo, un poste retranché, entouré d’un large fossé et armé de deux pièces de canon, où il établit cinquante hommes, commandés par un capitaine. En cas d’attaque, cet officier devait secourir les petits postes, balayer avec son canon toutes les routes sur lesquelles les brigands oseraient paraître, ce qui servirait d’avertissement à Lagonégro.
Jusqu’alors les brigands, auxquels se réunissaient souvent les habitants des villages qui trouvaient plus d’avantages dans cet infâme métier que dans les travaux de la campagne, se retiraient, leurs expéditions finies, sur le Cilento qui n’était gardé que sur le littoral, mais dont l’intérieur leur offrait un asile assuré. Ces dispositions les rendirent timides et circonspects : ils se réfugièrent au fond des bois, et laissèrent respirer les populations. De leur côté, les gardes civiques réprirent courage et montrèrent la plus grande ardeur à suivre l’exemple que leur avaient donné leurs compatriotes d’Amalfi.
Cependant aucune battue n’avait encore été faite, lorsque, le 18 février, à six heures du soir, un homme vêtu en paysan, d’un extérieur misérable, demanda à parler au lieutenant-colonel, qui le reçut aussitôt. Aux premiers mots qu’il prononça et par lesquels il demanda à être entendu sans témoins, Desvernois reconnut qu’il était français et provençal.
Cet homme lui apprit que dix mois auparavant, douze soldats du 22ᵉ d’infanterie légère, envoyés en reconnaissance, avaient été surpris et massacrés par les brigands dans le bois de Bosco, entre Lagonégro et Lauria. Seul il avait été épargné, et les brigands, ne voyant en lui qu’un insensé, l’avaient employé à toutes les corvées de leur bande, et enfin l’avaient contraint, sous menaces de mort, à commettre des actes de cruauté, qui avaient rendu célèbre le nom d’Antonio qu’il avait reçu d’eux. Il ajouta que sur l’ordre du chef de la comitive, il devait, ce même jour, aller à Castelluccio, inviter quelques individus à venir le soir, célébrer le carnaval avec lui et dix ou douze de ses compagnons, chez un prêtre de Lauria, qui leur servait d’espion, les prévenait toujours à temps des poursuites dirigées contre eux, et qui, quelques semaines auparavant, étant allé à la chasse avec un officier du régiment de Latour d’Auvergne, l’avait fait tomber au pouvoir des brigands qui l’avaient égorgé. Il termina en s’offrant à conduire la troupe envoyée pour les surprendre.
Le ton de vérité de ce rapport décida Desvernois à en profiter. Le capitaine Zornoltz, du régiment de Latour d’Auvergne, eut ordre de rassembler sans bruit ses grenadiers, et de se tenir prêt à partir à l’entrée de la nuit. A sept heures et demie du soir, la compagnie se mit en marche, dirigée par le lieutenant-colonel et conduite par Antonio. La neige, poussée par le vent, tourbillonnait de toutes parts.
Il y avait quatre lieues à franchir, et il était onze heures, lorsque les grenadiers, arrivés à cent pas de la maison, la cernèrent et s’en approchèrent en silence. Ils y pénètrent brusquement et y trouvent, attablés, sept brigands et deux prêtres, qui sont immédiatement garrottés et conduits à Lauria, où le lendemain matin, le sous-intendant Labou-linière leur fait subir un interrogatoire. Antonio, présent, donne tous les renseignements relatifs à chacun d’eux. L’un des deux prêtres, ne s’étant trouvé coupable que d’avoir assisté au repas donné par son confrère à ces misérables, est mis en surveillance et condamné à donner aux grenadiers deux cents chemises et cent paires de souliers. Quant à l’autre qui, tous les dimanches, allait célébrer la messe dans les repaires des brigands, il fut fusillé à quatre heures du soir ainsi que ses complices, et leurs têtes exposées dans des cages de fer sur la place de Lauria. Antonio reçut quinze ducats (66 francs) de gratification et rentra à son corps où il fut nommé caporal.
Il était important d’entretenir la terreur salutaire qu’un tel exemple avait répandue. Le lieutenant-colonel se rendit aussitôt à Castelluccio où il se fit donner par le syndic la liste de tous les hommes sortis de la commune pour entrer dans les comitives, et fit incarcérer, comme ôtages, tous leurs parents jusqu’au troisième degré. Il en fit autant à Rotunda et à Morano, puis emmenant à sa suite les commandants des gardes civiques, il reconnut avec eux les diverses localités, multiplia les postes et en rectifia la position. Cette reconnaissance servit à lui faire apprécier l’esprit du public et celui des autorités civiles et ecclésiastiques, dont l’influence sur les populations pouvait lui être d’un grand secours.
Les habitants de la côte, certains d’être désormais vigoureusement soutenus, se portèrent avec ardeur à la poursuite des brigands. Dès qu’une de leurs comitives osait paraître, le drapeau noir était arboré sur tous les clochers; le son lugubre du tocsin retentissait de village en village, et les gardes civiques couraient aux armes. Le premier exemple de cette conduite si propre à terrifier les perturbateurs de la tranquillité du pays, fut donné par les habitants du petit village de San-Constantino de Rivello, distant de huit kilomètres de Lagonégro.
Le 15 mars 1808, vers le milieu du jour, une nombreuse comitive, à la tête de laquelle marchaient deux frères, surnommés l’un Il Monacho, et l’autre Il Diaconato, qui désolaient la province depuis plusieurs années, se montra tout-à-coup à peu de distance du village, à un débouché du Cilento. La méthode de ces scélérats était d’envoyer aux plus riches propriétaires des lettres portant en tête ces mots: Croce in signo di morte, par lesquelles il leur était enjoint, sous peine de voir leurs fermes incendiées et leurs bestiaux égorgés, d’avoir à déposer, tel jour, à telle heure et en tel endroit, une somme déterminée. S’ils avaient pu auparavant se saisir d’un membre de la famille, ils mettaient à prix sa rançon, et si elle n’était pas payée au jour fixé par eux, la tête du membre dont ils s’étaient rendus maîtres se trouvait, séparée du corps, au lieu indiqué pour le dépôt de l’argent. Quelquefois ils exigeaient de belles filles, des armes, des munitions ou des mets recherchés pour leurs tables.
A l’apparition de cette bande, le pavillon noir est arboré, le tocsin sonne et toute la population virile, armée de fusils, de piques et de faulx, s’élance en masse à sa rencontre. Les villages voisins suivent cet exemple et se précipitent en fureur sur les brigands qui, effrayés d’une réception si nouvelle pour eux, prennent la fuite. Mais la course des villageois est plus rapide que la leur; ils sont atteints; dix-neuf, dont Il Monacho et Il Diaconato, sont faits prisonniers, garrottés et amenés à Lagonégro. Le lendemain, transférés à Vibonati, ils sont fusillés, en présence des braves villageois qui les avaient arrêtés.
Le lendemain de cette terrible exécution, Desvernois se transporta à Moliterno, où les autorités paraissaient sincèrement dévouées au gouvernement, et où les chefs des gardes civiques déployaient la plus louable activité dans la poursuite des brigands. Cette tournée avait un double objet: l’un. de combiner dans ce but les efforts des localités, l’autre de recueillir les doléances et de connaitre les besoins des communes.
La mort d’une dizaine de brigands purgea bientôt la Basilicate des bandes qui l’infestaient; elles se rejetèrent sur la Capitanate, et leur éloignement permit à Desvernois de rassembler les renseignements qu’il avait à prendre. A la fin d’avril il adressa au général Lamarque un rapport dont nous donnons la substance.
Des violences sans motifs, la dévastation et l’incendie avaient signalé le passage des troupes françaises qui marchèrent sur les Calabres en juillet 1806. Il en était résulté une grande irritation qu’avait entretenue l’esprit tracassier de plusieurs comptables et gouverneurs civils, qui tout en ménageant les riches dans la perception des charges imposées au pays, traitaient la population indigente avec une extrême dureté. Aussi plusieurs en ont-ils péri victimes, et les autres, ne trouvant de sûreté ni pour leurs propriétés ni pour leurs personnes, se sont bâtés de quitter leurs demeures, et ont laissé sans direction et sans pain une population qu’ils faisaient vivre, et qui désespérée, s’est jetée dans les rangs des insurgés, et s’est livrée à tous les excès.
Survint alors une amnistie; les propriétaires rentrèrent chez eux, mais refusèrent de se charger d’aucune fonction publique; pour les y forcer, on substitua le sort à l’élection, et des hommes sans considération se virent investis d’emplois qu’ils exerçaient mal et malgré eux. La crainte du ressentiment des familles riches et influentes les obligeait à les exonérer le plus possible dans la répartition des impôts et à surcharger le pauvre. Une foule de malheureux furent dans l’impossibilité de payer; leurs instruments aratoires furent saisis, et ils se virent hors d’état de se nourrir eux et leurs familles.
Pour remédier à ces maux, il faudrait n’appeler aux fonctions publiques que des hommes éclairés, d’une moralité reconnue et recommandables par leur position de fortune et leur considération personnelle. Des éloges et des distinctions, sagement distribues, seraient pour eux de puissants encouragements.
Dans la marche des troupes, les gîtes d’étapes n’ont point été déterminés d’avance. Il s’ensuit qu’elles s’arrêtent où elles veulent, arrachent par la violence ce que la loi leur refuse, et ne donnent en échange que des bons sans valeur.
Le recrutement de l’armée donne lieu aux actes les plus coupables. Les magistrats exemptent du tirage au sort, en ne comprenant point leurs noms sur les listes, les fils de familles riches. Le contingent étant fixé d’avance, le sort tombe sur les enfants de journaliers, qui aussitôt se réfugient dans les bois et s’enrôlent dans les comitives. Même conduite pour l’admission dans les gardes civiques où il ne faudrait que des propriétaires, ayant intérêt au maintien de l’ordre. Sur dix hommes portés sur les contrôles, à peine compte-t-on un propriétaire. Pour se soustraire à l’obligation de marcher contre les bandes, imposée au service actif, des jeunes gens très-valides, au moyen de certificats payés à des médecins, se font inscrire dans la réserve.
La gendarmerie, qui exige une active surveillance, est mal composée. Ses officiers, pour la plupart, sont des hommes tarés, encourageant la délation, envenimant les haines particulières, et prétendant se soustraire à l’autorité pour ne dépendre que des magistrats civils.
Sur ce rapport qui valut au lieutenant-colonel un témoignage de la satisfaction du roi, et la croix de l’ordre royal des Deux-Siciles, il fut porté remède à ces abus qui excitaient de si justes plaintes.
De toutes les bandes qui avaient infesté son commandement, une seule restait, composée d’une douzaine d’hommes que commandait un jeune homme de Lagonégro, nommé Malacarne. Tous ses parents avaient été emprisonnés ; mais les poursuites dirigées contre lui avaient été inutiles. Des soldats avaient été surpris et tués, et Desvernois lui-même, accompagné de son épouse, avait essuyé, de la part de ces scélérats, une décharge de sept à huit coups de fusil. Les gardes civiques et les troupes marchèrent aussitôt contre eux ; trois brigands furent tués, et Malacarne, pris avec sept de ses compagnons, fut amené à Lagonégro, où on les fusilla. La subdivision était délivrée.
Cependant, il avait été formé une compagnie franche, dont les hommes, au nombre de quatre-vingt-six, avaient fait partie des comitives, et avaient été amnistiés. Cette compagnie, commandée par un nommé Giovanni Longo, reçut l’ordre de se rendre à Lagonégro, où elle devait compléter son organisation et perfectionner son instruction militaire. Quarante d’entre eux étaient des jeunes gens, illégalement exemptés de la conscription, et que le lieutenant-colonel Desvernois avait déclarés propres au service. Les envoyer dans la ville où il commandait, était lui imposer une tâche rude, délicate et non sans danger pour lui-même et pour la tranquillité publique. Aussi, à leur arrivée, les habitants se hâtèrent-ils de fermer leurs portes sur leur passage. La compagnie et son chef furent logés dans la caserne, occupée par un bataillon du régiment de Latour d’Auvergne, et assujettis à la discipline sévère de ce corps, dont les officiers durent exercer sur eux une surveillance spéciale.
Quelques jours plus tard, Longo et ses soldats quittèrent la ville pour se rendre à Salerne et y recevoir l’uniforme et une organisation définitive. Mécontents de s’y voir soumis à une surveillance plus sévère encore qu’à Lagonégro, ils demandèrent, par la voix du capitaine, à jouir de la même liberté. Il fut répondu que cette demande ne pouvait être accueillie que lorsque la compagnie serait entièrement habillée et suffisamment exercée. Longo s’emporta; soixante de ses hommes s’échappèrent de la caserne, et s’enfuirent dans la Basilicate, où il devait les rejoindre. Mais le général le fit arrêter et pendre le lendemain sur la place du marché de Salerne. Quant aux fugitifs, trois jours après, cinquante d’entre eux étaient atteints, et sur ce nombre, seize condamnés aux galères, dix-huit autorisés à rester dans leurs foyers sous la surveillance, et le reste, qui avait montré du repentir, disséminé dans les différents corps de l’armée.
Tel était l’état des choses, lorsqu’on apprit que Joseph Napoléon, appelé au trône d’Espagne, était remplacé à Naples par le grand-duc de Berg, Joachim Murat. Le nouveau roi d’Espagne voulut emmener avec lui tous les Français qui lui étaient le plus particulièrement attachés; le général Mathieu Dumas fut de ce nombre, et reçut l’ordre d’inviter le lieutenant-colonel Desvernois à le suivre à Madrid, où il serait attaché à la cour avec le grade de colonel. Les services qu’il avait rendus aux populations napolitaines, et qui lui avaient concilié leur estime et leur affection, l’attachaient à ce pays, et il ne le quittait qu’à regret, mais il ne crut pas pouvoir refuser les offres qui lui étaient faites, et tout était prêt pour son départ, lorsque Joachim Murat vint prendre possession de la couronne de Naples.
Opposition du roi Joachim au départ du lieutenant-colonel Desvernois pour Madrid ; il le nomme colonel du 1er régiment de chasseurs à cheval napolitains. Départ de ce corps pour Rome. Service qui lui est imposé dans les marais Pontins. Apparition d’une flotte anglo-sicilienne devant Naples. Deux escadrons du régiment y sont rappelés. Maladie du colonel Desvernois. Départ de ses deux premiers escadrons pour l’Espagne. Il trompe la vigilance des médecins et court les rejoindre. Insurrection du Tyrol. André Hofer. Prise des lignes du Lavisio. Entrée du régiment à Méran. Retraite de nuit. Arrivée à Steinach. Soumission du Tyrol.
Le mécontentement du nouveau roi Joachim se manifesta dans les termes les plus énergiques, lorsque, à son arrivée à Naples, il apprit que son prédécesseur avait appelé à Madrid l’élite de sa garde royale. Les détachements qui n’étaient point encore sortis du royaume reçurent l’ordre de rétrograder, et Desvernois, à son passage dans la capitale, fut prévenu par le ministre de la guerre qu’il allait prendre à son sujet les ordres du prince, qui, suivant toute apparence, s’opposerait à son départ. En effet, le même jour, le général Lamarque lui déclara que le roi était décidé à le retenir à son service, et qu’il allait être créé colonel.
Cette nouvelle fit sur Desvernois une telle impression, que la fièvre le saisit aussitôt, et ne le quitta qu’au bout de six semaines. A peine fut-il rétabli qu’il fut invité à se présenter au palais. Le 21 novembre 1808, il fut reçu par le roi qui dit en l’apercevant : « Voici un de mes vieux et » braves compagnons d’armes d’Italie et d’Égypte. Je vous » revois avec bien du plaisir, mon cher Desvernois. Vous » nous resterez ; comme ancien frère d’armes, j’ai droit à » la préférence. Je ferai ce que vous a promis le roi d’Espagne, et je vous destine le commandement de mon premier régiment de chasseurs à cheval, qui a le plus grand » besoin d’un chef tel que vous. »
Le 2 décembre suivant, il reçut sa nomination, et écrivit au général Mathieu Dumas pour l’informer de l’empêchement que le roi avait mis à son départ et de sa promotion au grade de colonel ; il le pria en même temps de témoigner au roi d’Espagne sa reconnaissance pour les bontés dont il avait été l’objet de la part de ce prince.
Le premier régiment de chasseurs se trouvait dans un déplorable état ; hommes et chevaux y étaient aussi mal nourris que mal entretenus. Trois mois suffirent pour y rétablir l’ordre, et le 25 mars 1809, il put présenter à la revue royale deux escadrons qui pour la tenue des hommes et le bon état des chevaux pouvaient rivaliser avec les plus beaux corps. Le roi Joachim en fut si satisfait qu’il résolut de porter à huit cents chevaux l’effectif du régiment.
Le 6 avril, il reçut l’ordre de partir pour Rome avec ses deux escadrons qui devaient se joindre aux troupes françaises chargées d’assurer, sous le commandement du général Miollis, l’exécution du décret impérial qui réunissait les États Pontificaux à l’Empire français. Ses troisième et quatrième escadrons lui furent envoyés de Naples, où ils retournèrent au mois de juillet, lorsque le colonel reçut l’ordre de se rendre, avec les deux premiers, à Genzano, dans les marais Pontins.
Ce nouveau service l’exposait à un double danger; d’un côté, les miasmes pestilentiels que ces marais exhalent dans une étendue de huit lieues, depuis Astura jusqu’à Terracine; de l’autre les brigands qui infestaient la chaussée, et forçaient le gouvernement à faire escorter les courriers. À chacune des extrémités Desvernois établit un poste de cinquante hommes, et de distance en distance des détachements de dix hommes qui se relayaient continuellement et protégeaient ainsi les voyageurs et les courriers.
Pendant que s’exécutait ce périlleux service, une escadre anglo-sicilienne, ayant des troupes à bord, parut dans le golfe de Naples, et y fit des démonstrations de débarquement. Le roi Joachim se hâta de rassembler des troupes, et le colonel Desvernois reçut l’ordre de se porter sur Naples à marches forcées. Lorsqu’il y arriva, le danger était passé; l’ennemi, attaqué et repoussé par la marine napolitaine, s’était retiré. Les deux escadrons de chasseurs furent renvoyés à Rome, où ils arrivèrent le 20 août, et où le colonel tomba gravement malade.
Les médecins ne répondaient pas encore de sa guérison, lorsque, le 9 septembre, ses deux escadrons se mirent en marche pour l’Espagne. Exalté par la pensée que ses cavaliers allaient se trouver en face de l’ennemi sans qu’il fût à leur tête, il trompa la vigilance de son épouse et des médecins, se jeta dans la voiture du courrier de Venise et les rejoignit à Trente.
Cependant la guerre qui s’était rallumée entre la France et l’Autriche avait fait courir aux armes les paysans tyroliens, à l’effet de chasser de leur pays les Bavarois, alliés des Français, et de retourner sous la domination autrichienne. Le général de division Vial fut chargé d’étouffer cette insurrection et les chasseurs napolitains reçurent du prince Eugène, vice-roi d’Italie, l’ordre de suspendre leur marche et de se joindre aux troupes du général Vial.
La joie de se retrouver à la tête de ses cavaliers, et celle de ceux-ci d’avoir à combattre sous les ordres d’un chef qu’ils affectionnaient, avaient rétabli la santé du colonel. La campagne s’ouvrit aussitôt. Les lignes du Lavisio, que les Tyroliens occupaient, ayant été reconnues inabordables dans une attaque de front; le général Vial résolut de les tourner, et le 12 octobre, poussa trois reconnaissances sur la crête des montagnes qui longent la rive gauche de l’Adige. Le point d’attaque étant reconnu, il se décida à agir sans délai, ce qui était d’autant plus urgent que les divisions italiennes des généraux Péri et Rusca, ramenées l’épée dans les reins d’Inspruck à Bolzano, demeuraient bloquées dans cette dernière ville.
Le 14 octobre, il se mit en mouvement, suivi de deux mille hommes d’infanterie, de quatre pièces de canon, dont un obusier, et d’un escadron des chasseurs napolitains que conduisait leur colonel, et se dirigea sur le point par où il voulait pénétrer dans la vallée de l’Adige. Par cette manœuvre les lignes étaient tournées, mais l’ennemi était sur ses gardes. Dix mille hommes occupaient le plateau de Cimber, et une multitude de postes étaient répandus dans le long défilé de Frazer qui y conduit. La contenance des insurgés que commandait un homme de tête et de cœur, l’aubergiste André Hofer, annonçait une vive résistance. Pour surmonter de tels obstacles, une audacieuse démonstration était nécessaire. Le général propose à ses officiers d’état-major d’aller sommer les insurgés de se disperser, en les prévenant qu’ils étaient tournés par dix-huit mille hommes, dont ils n’avaient aucun quartier à espérer. Les officiers se regardent, et font observer au général que c’est courir à une mort certaine, mais Desvernois demande à être chargé de cette mission. Le général accepte et donne ses instructions au colonel qui part aussitôt, à pied, précédé d’un trompette.
Au moyen des appels fréquemment renouvelés par le trompette, et d’un mouchoir blanc élevé sur la pointe de son sabre, comme signe de son caractère de parlementaire, Desvernois franchit le défilé sans obstacle, et arriva au quartier général des insurgés, où trois lieutenants d’Hofer, qui était absent, reçurent la sommation. Ils répondirent que sans l’ordre positif de leur chef, ils ne pouvaient abandonner leur position. « En ce cas, répondit Desvernois, vous êtes responsables du sang qui va être répandu. » Les officiers paraissent ébranlés. « Je voulais, ajoute le colonel, éviter l’effusion du sang; eh bien, allez vous-mêmes, précédés de mon trompette, parler au général, je resterai ici jusqu’à votre retour. — Nous irons, mais c’est vous qui nous présenterez. »
Les postes du défilé furent aussitôt retirés, on se mit en marche, et l’on arriva au quartier-général, où l’absence du colonel inspirait déjà de vives inquiétudes. Quelques moments d’entretien suffirent pour déterminer les chefs insurgés à quitter le plateau que les troupes du général Vial se hâtèrent d’occuper. Les lignes du Lavisio se trouvèrent ainsi conquises sans combat. Le lendemain, la division franco-italienne entra à Bolzano, d’où le général Rusca se porta immédiatement sur Méran, accompagné du premier escadron des chasseurs napolitains.
Quinze à seize kilomètres séparent Bolzano de Méran, petite et jolie ville située sur la rive gauche de l’Adige, et dominée par des montagnes qui se prolongent du nord au midi jusqu’à Tirolo, point culminant qui protège cette riche vallée. Le général Rusca, habile dans la guerre des montagnes, établit dans sa marche plusieurs postes, destinés à le garantir de toute surprise.
L’abandon sans combat du plateau de Cimber et la prise de Méran décidèrent Hofer à offrir sa soumission. Néanmoins il y mit une condition; il demanda expressément la révocation du décret impolitique du roi de Bavière, dû à son ministre Montgelas, par lequel il interdisait l’exercice du culte catholique dans ses états. Ce décret, d’une injustice révoltante, avait fait prendre les armes aux Tyroliens. En attendant que cette satisfaction fût accordée, le général Rusca était prié de se retirer sur Trente.
Il ne dépendait point de ce général d’accéder à ces conditions. Les Tyroliens reprirent les armes, et vinrent, le 16 novembre, attaquer les troupes franco-italiennes sur les hauteurs de Méran. Après un combat sanglant, où les deux partis éprouvèrent des pertes sensibles, ils furent dispersés, mais les vainqueurs avaient épuisé leurs munitions, et ce n’était qu’à Bolzano qu’ils pouvaient s’approvisionner. Cinquante chasseurs y sont envoyés, mais des masses d’insurgés couronnaient les montagnes sur toute la longueur de la route. Dans le trajet, les chasseurs eurent quatre tués et six blessés, et les fourgons que s’empressa d’expédier le général Baraguay-d’Hilliers furent contraints de rétrograder.
La position de Rusca était critique; les insurgés, accourus de toutes parts, se préparaient à tomber sur lui le lendemain avec toutes leurs forces. Les officiers supérieurs se rassemblent en conseil de guerre. Le colonel Desvernois ouvre l’avis de se maintenir à Méran jusqu’au lendemain et d’y attendre les munitions, mais le conseil décide que la colonne se retirera sur Bolzano.
La retraite commença à minuit, les chasseurs partagés en deux divisions, prirent la tête de la colonne et en formèrent l’arrière-garde. La chaussée était étroite et bordée d’un côté par la rivière, de l’autre par des montagnes escarpées d’où les insurgés faisaient un feu terrible, et roulaient d’énormes quartiers de rochers qui écrasèrent plusieurs hommes, brisèrent les caissons, les affûts et les voitures et finirent par obstruer la route. La nuit était sombre, et son silence était interrompu par les coups de fusil de l’ennemi, les quartiers de roc qui bondissaient, les cris furieux des insurgés et les plaintes des blessés et des mourants.
On n’atteignit Bolzano qu’à six heures du matin; les canons, les caissons et les voitures avaient été abandonnés, quatorze soldats avaient péri, et près de deux cents blessés furent transportés sur les chevaux des chasseurs.
Après le passage de la colonne, les insurgés, descendus sur la route, l’avaient coupée de distance en distance; néanmoins une forte reconnaissance les y culbuta le 18 novembre, et les voltigeurs les rejetèrent sur la montagne où les deux escadrons de chasseurs les poursuivirent et en sabrèrent une partie.
Le 24 novembre, trois colonnes d’infanterie, conduites par les généraux italiens, sortirent de Bolzano et se dirigèrent de manière à prendre à revers les insurgés postés sur les hauteurs qui dominent la route de Méran. Quelques moments après leur départ, le général Rusca et le colonel Desvernois se portèrent sur cette route avec le premier escadron de chasseurs, attendant pour attaquer que les insurgés l’oussent été sur la montagne.
Plusieurs heures s’écoulent sans qu’aucun mouvement des insurgés annonce l’attaque attendue. Le général s’impatiente d’un retard qui, dit-il, le forcera de rentrer à Bolzano au lieu de coucher à Méran. « Eh bien, lui répond le colonel, donnez-moi carte blanche, et je vous promets de me rendre, avant la nuit, maître de Méran avec mon escadron. — Vous êtes fou, réplique le général. » Desvernois insiste, et sa demande lui est accordée sous sa responsabilité personnelle.
La route avait été reconnue, et l’on avait observé que les coupures n’en occupaient pas toute la largeur. L’ordre est donné aux chasseurs de défiler l’un après l’autre, à triple distance et au galop, aussi longtemps qu’ils seront exposés à la chute des quartiers de rocher. Le colonel part le premier, et le mouvement s’exécute avec précision et sang-froid. Bientôt l’escadron se trouve hors d’atteinte; alors il ralentit sa marche, se reforme par deux, puis par quatre, et reprenant une allure vive, arrive au pont de Mellis, gardé par une centaine d’insurgés. Les sabrer et les précipiter dans l’Adige est l’affaire d’un instant; Desvernois prend la moitié de ses cavaliers et tourne Méran, tandis que le reste, conduit par un capitaine, se jette dans la ville par la principale porte, et renverse ou sabre tous les insurgés qui se trouvent sur son passage.
Il était six heures du soir, lorsque Desvernois d’une part, et de l’autre le capitaine des chasseurs paraissent à la porte de Tirolo où la masse des insurgés s’était rassemblée. En se voyant entourée, elle arbore un drapeau blanc, et précédée d’une députation des magistrats de la ville, qu’escortaient plusieurs hommes portant des torches allumées, s’avance à la rencontre du colonel. Sur la demande qui lui en est faite, il promet de protéger les personnes et les propriétés. Deux mille insurgés déposent les armes, et rendent les prisonniers, les blessés, et tout le matériel abandonné à la suite de la retraite exécutée pendant la nuit du 16 au 17 novembre. L’entreprise n’avait pas coûté un seul homme.
Au même moment surviennent des aides-de-camp du général Rusca qui lui envoyait l’ordre de le rejoindre sans délai. « Allez lui dire, leur répond le colonel, que Méran est à nous, et que son logement et son souper l’attendent. »
Les aides-de-camp partent; Desvernois suit leurs traces à quelque distance, et rencontre au pont de Mellis le général qui, pleurant de joie, l’embrasse à plusieurs reprises. Les troupes qui l’accompagnent font entendre d’universelles acclamations, et les deux chefs reprennent ensemble le chemin de Méran, où, à huit heures du soir, arrive le général Baraguay-d’Hilliers. Il comble d’éloges le colonel, le retient à souper avec lui, et lui annonce qu’il va rendre compte de sa conduite au vice-roi d’Italie, et demander pour lui le grade de général de brigade et d’officier de la Légion-d’Honneur.
Un pareil accueil n’était point réservé aux généraux italiens; ils furent vivement réprimandés, lorsqu’à dix heures du soir, on les vit enfin paraître avec leurs colonnes harassées de fatigue.
Le lendemain, 25 novembre, sur l’ordre du général en chef, qui l’investissait du commandement de son avant-garde, le colonel Desvernois se porta sur Steinach. Chemin faisant, il déblaya la route des nombreux abattis dont les insurgés l’avaient encombrée, et sans avoir rencontré aucun corps ennemi, il entra à Steinach, où il ne trouva que des femmes éplorées qu’il fit respecter. Avant la fin du jour, se présentèrent deux ou trois centaines d’insurgés, qui déposèrent leurs armes, et rentrèrent paisiblement dans leurs foyers.
La prise de Méran avait porté le coup mortel à l’insurrection; les prisonniers y étaient amenés de toutes parts, enfin un colonel suisse et un général bavarois se présentèrent devant Baraguay-d’Hilljers, et lui déclarèrent que le Tyrol était soumis.
Le colonel Desvernois venait de désarmer la belliqueuse population du cercle de Térioli, lorsque lui parvint, le 2 décembre 1809, avec la nouvelle de la pacification, l’ordre du ministre de la guerre du royaume d’Italie, de poursuivre sa marche pour se rendre en Catalogne, et il quitta Steinach avec ses deux escadrons.
Marche du régiment. Passage à Codogno. La veuve Zaffiéri et sa famille. Entrée en Espagne. Echec essuyé à Castel-follit. Indiscipline des auxiliaires allemands et italiens. Le prince Pignatelli. Le défilé de Montblanch. Réprimande faite au prince Pignatelli par le maréchal Macdonald. Pillage de Montblanch. Le trainard napolitain. Représentations adressées au maréchal par le colonel Desvernois.
Le pays que devait traverser le colonel Desvernois jusqu’aux frontières de France était pour lui rempli de souvenirs; c’était là qu’il avait fait la guerre de 1796, et qu’atteint d’une sérieuse et longue maladie, il avait reçu les soins les plus empressés. Aussi ne fut-ce pas sans le plus vif sentiment de plaisir qu’il revit à Trente quelques moines du couvent de Saint-Bruno; qu’à Rovérédo, il visita le pharmacien dont les cordiaux l’avaient ranimé et qui avait mis le premier appareil sur ses blessures, ainsi que le perruquier dont la femme, morte depuis, lui avait prodigué les soins les plus touchants. Cent francs qu’il donna au mari furent le témoignage de sa reconnaissance. A Crémone, son cœur palpita en revoyant le théâtre du beau fait d’armes que nous avons raconté, mais une scène attendrissante l’attendait à Codogno.
C’était dans cette ville qu’en rentrant des prisons de l’ennemi, il avait dû attendre son cartel d’échange avant de reprendre sa place dans les rangs de son régiment, et il y avait logé chez une veuve, la signora Margarita Zaffiéri, qui l’avait comblé de bontés pendant plusieurs mois, malgré le peu de bien qu’elle possédait, et Desvernois n’était pas homme à en perdre le souvenir.
En conséquence, l’adjudant-major du régiment, envoyé en avant pour préparer les logements, avait reçu l’ordre exprès de retenir celui du colonel chez la veuve Zaffiéri, que le syndic se hâta d’en informer. Le fils ainé de cette dame accourt aussitôt; il représente que dans sa maison il n’existe aucun logement convenable pour un colonel, et qu’on n’y a jamais reçu que des lieutenants ou des sous-lieutenants. L’adjudant répond que tel est l’ordre qu’il doit exécuter. Andréa Zaffiéri, étonné et ému, s’approche de lui: « Votre colonel est-il français? — Oui, signor. — S’appelle-t-il Desvernois? — Oui. — Corpo di Bacco! Desvernois! c’est notre frère, c’est notre ami. Oh! combien ma mère sera contente! comme elle va pleurer de tendresse en revoyant et en embrassant notre ancien ami! »
A ces mots, Andréa part pour en porter la nouvelle à sa mère. La bonne dame, hors d’elle-même, fait préparer en toute hâte cinq voitures, qu’elle remplit de ses fils, de ses filles, de ses gendres, de ses brus et de ses petits-en-fants, au nombre de dix-sept, et arrive à la porte de Maléo, au moment où le régiment en approchait. Le colonel était en tête de ses escadrons; il aperçoit la veuve Zaffiéri, la reconnaît, fait entendre le commandement de halte! met pied à terre, et s’élance à sa rencontre. La vénérable femme, les larmes aux yeux, le serre dans ses bras en s’écriant: « C’est bien lui! c’est mon cher fils! c’est Desvernois! » Tous les membres de la famille sont embrassés ensuite; la reconnaissance finissait, lorsqu’arriva l’équipage du colonel, où était madame Desvernois, qui vint participer à l’accueil qu’il recevait.
Le régiment reprend sa marche, précédé de sa musique qui sonne de joyeuses fanfares, et le colonel va retrouver la chambre qu’il avait occupée treize ans auparavant. Au repas qui lui fut ensuite présenté, et auquel furent invités un chef d’escadron et l’adjudant-major, Desvernois dut satisfaire la curiosité de ses hôtes en racontant tout ce qui lui était arrivé depuis leur séparation. Le lendemain, à son départ, il se trouva heureux de faire accepter une tabatière en or à madame Zaffiéri, comme dernier souvenir de sa présence chez elle.
De Codogno, il se dirigea sur Lodi, et passa successivement à Milan où le ministre de la guerre du royaume d’Italie le conduisit à Monza, où le prince Eugène Napoléon lui fit le plus honorable accueil et l’admit à sa table, et à Turin, où le prince Borghèse et la princesse Pauline, sœur de l’empereur, lui témoignèrent la plus haute considération. Le 51 décembre, il essuya au mont Cenis une tempête qui arrêta sa marche pendant vingt-quatre heures.
Ce ne fut que le 8 février 1810 que Desvernois, à la tête de trois cent soixante-deux chevaux, entra en Espagne par le Pertuis et la Jonquière. Il ne tarda pas à reconnaître par les coups de fusil qu’on lui tirait à chaque pas, qu’il était sur le territoire ennemi et que la guerre était nationale. A Figuières, les généraux français, frappés du bon état de sa troupe, en détachèrent quatre-vingts chevaux qui furent affectés au service particulier des quartiers-généraux, ce qui les ruina dans un court espace de temps.
L’armée de Catalogne, alors commandée par le maréchal Augereau, comptait dans ses rangs des Français, des Polonais, des Italiens et des Allemands de la confédération du Rhin. Au régiment des chasseurs à cheval napolitains se joignait le 1er d’infanterie légère de la même nation, commandé par le colonel Boy. Tous deux venaient de faire ensemble la campagne du Tyrol, et leur arrivée éleva le contingent napolitain à un nombre suffisant pour en former une division distincte, dont le commandement fut donné par le roi Joachim au prince Pignatelli-Strongoli, que le seul privilège de la naissance avait fait élever à ce haut grade, auquel ses connaissances militaires ne lui donnaient aucun droit.
Au mois de mars, le régiment de Berg, infanterie, se trouva bloqué dans Olot. Le général Guillot fut chargé de le délivrer, et se dirigea sur cette ville. Les chasseurs napolitains faisaient partie de sa colonne. Dans un pays aussi accidenté, il était important de se faire éclairer par des voltigeurs. Cette précaution fut négligée, et il en résulta que devant Castelfollit, les chasseurs, inopinément assaillis par une décharge des troupes espagnoles embusquées avec des insurgés catalans, perdirent un lieutenant et quatre soldats, quatre autres blessés, et quatre chevaux, dont celui du colonel, qui eut la tête traversée d’une balle.
Pour réparer cette perte, le général fit passer à l’avant-garde quelques compagnies d’infanterie qui escaladèrent les hauteurs où se tenait l’ennemi, et le mirent en fuite; mais il s’éparpilla sur les flancs de la montagne, qui domine à droite et à gauche la route d’Olot. Sous ses feux croisés la colonne franchit le passage, arriva à Olot et débloqua le régiment de Berg. Le retour à Figuières ne fut troublé par aucun combat; de fortes colonnes d’infanterie furent dirigées sur la crête des montagnes jusqu’à Castelfollit, et protégèrent la marche des troupes en tenant l’ennemi éloigné.
Dans toute l’armée de Catalogne, les troupes françaises étaient les seules à garder leurs rangs, et à supporter sans se plaindre les plus dures privations; les corps allemands et italiens se livraient à tous les excès. Desvernois essaya, mais en vain, de les réprimer; il courut plus d’une fois le danger d’être assassiné. Les généraux, auxquels il s’en plaignit, lui répondirent qu’eux aussi s’étaient efforcés de ramener les soldats dans le devoir, mais qu’il avait fallu y renoncer.
Cette conduite porta les fruits qu’on devait en attendre; au bout de six mois de campagne, la division saxonne, forte de cinq mille hommes, était réduite des deux tiers; il en était de même des Westphaliens et des Wurtembergeois.
L’état de la division napolitaine était pire encore; jusqu’à l’arrivée du prince Pignatelli, les généraux français avaient toujours bien traité les soldats, et écouté leurs réclamations contre des chefs avides qui s’enrichissaient à leurs dépens. Afin de leur enlever tout recours contre les friponneries et les mauvais traitements dont ils étaient victimes, le prince leur interdit toute relation avec les militaires français. Les Napolitains, à l’exception des corps des colonels Boy et Desvernois, passèrent alors à l’ennemi par centaines. Un tel état de choses ne pouvait échapper à l’attention du maréchal Macdonald, qui avait pris le commandement de l’armée vers la fin du mois de mai. Il en fit de vifs reproches au prince Pignatelli, lui ordonna d’en rechercher les causes, et de lui en présenter un rapport sous vingt-quatre heures. Le prince ne put donner aucune bonne raison, et le maréchal lui déclara qu’il allait rendre compte de sa conduite à l’empereur, et lui demander ou son éloignement ou l’envoi d’une division française pour combattre la sienne.
De la fin de mars jusque vers le milieu du mois d’août, le colonel Desvernois concourut à cinq expéditions, dont l’objet était le ravitaillement de Barcelone; il se montra tour à tour à Gérone, à Hostalrich et au col San-Christino dont le passage était défendu par des forces imposantes.
Le 25 août, le maréchal Macdonald, laissant une de ses divisions pour garder le Lampourdan, partit avec son corps d’armée pour se joindre, à Lérida, à l’armée d’Aragon, que commandait le général Suchet. Arrivé devant Tarragone, que l’ennemi occupait avec des forces nombreuses, il y laissa, pour le tenir en échec, une partie de ses troupes, et se porta sur Reuss, où il s’arrêta pendant six jours. De là il se dirigea sur Lérida, après avoir donné le commandement de son avant-garde au prince Pignatelli, dans l’espoir qu’il y trouverait l’occasion de se rétablir dans l’opinion de l’armée.
Il fallait traverser le défilé de Montblanch; mais avant d’y arriver, s’étendait une vaste plaine où la marche de la division aurait dû être éclairée par la cavalerie légère. Cette précaution était d’autant plus nécessaire que l’on apercevait, à la distance d’environ trois kilomètres, dans la direction de Tarragone, un corps espagnol qui couvrait cette place. Le colonel le fit observer au prince Pignatelli, mais celui-ci se contenta d’envoyer en éclaireurs quelques compagnies d’infanterie.
Il était midi, et aucun coup de fusil n’avait été échangé entre ces éclaireurs et quelques centaines d’Espagnols qui se retiraient devant eux en leur criant, par allusion aux liens de famille des Bourbons de Naples et d’Espagne : Nous sommes cousins et non ennemis, lorsque le prince fit arrêter sa division, et s’éloignant au galop, courut dire au maréchal que depuis cinq heures du matin, il était aux prises avec douze mille Espagnols, dont quatre mille en tête et huit mille sur les flancs. « S’il en est ainsi, lui répondit le maréchal, pourquoi quittez-vous vos troupes pour venir m’en faire le rapport ? Vous deviez m’envoyer vos aides-de-camp ou vos officiers d’ordonnance. Retournez à votre poste, et souvenez-vous qu’en présence de l’ennemi, vous ne devez jamais vous en éloigner. »
Le prince, revenu l’oreille basse à sa division, la remit en mouvement, et pendant deux heures ses éclaireurs échangèrent avec l’ennemi quelques centaines de coups de fusil qui, tirés hors de portée, ne tuèrent et ne blessèrent personne de part et d’autre. Alors il envoya son chef d’état-major demander l’autorisation de faire reposer ses troupes qui, combattant depuis le matin, étaient harassées de fatigue. « Oui, dit ironiquement le maréchal, qu’il se repose sur ses lauriers ! » En même temps, il envoya quatre compagnies françaises, qui, en moins d’une heure, ramenèrent quatre cents prisonniers d’infanterie espagnole.
La nuit tombait, et l’on était à l’entrée du défilé de Montblanch lorsque le maréchal, ayant fait prendre position à l’armée, vint à l’avant-garde. « Si j’en avais cru vos rapports, monsieur, dit-il au prince, j’aurais pu faire des sottises. Vous avez, à vous entendre, combattu dès le matin; où sont les prisonniers que vous avez dû faire, où sont les morts et les blessés de l’ennemi et les vôtres? Depuis quinze jours que vous êtes sous mes ordres, il y en a quatorze que je vous ai jugé incapable d’un commandement où, par votre ignorance et votre pusillanimité, vous compromettez l’honneur de la division napolitaine. Souvenez-vous qu’il ne faut jamais craindre d’aborder l’ennemi et de le combattre. » A ces mots, prononcés avec véhémence, il s’éloigne, en invitant à dîner, dans une heure, à son quartier-général, les colonels Desvernois et Boy, présents à cette scène. Le repas fut silencieux; les émotions de la journée avaient vivement affecté le maréchal.
Le lendemain, 26 août, l’armée s’engagea dans le défilé de Montblanch. La division napolitaine, formant l’arrière-garde, entra en bon ordre dans la ville de Montblanch, qui paraissait avoir été livrée au pillage. Vingt minutes après qu’elle en fut sortie, le maréchal, suivi de son état-major et d’un détachement de dragons, y arriva. A l’aspect de cet affreux désordre, il fut transporté de colère, et n’hésita pas à attribuer le pillage aux Napolitains. Un soldat de cette nation, appartenant au 2ᵉ de ligne, se trouva sur son passage; une récente blessure retardait sa marche, et malgré ses souffrances, il était sorti de l’hôpital pour reprendre son rang. N’ayant pu se ranger assez vite, il fut renversé par les chevaux, jeta un cri de douleur et murmura. Le maréchal l’entendit, et cédant à son emportement, le fit à l’instant fusiller.
La division napolitaine était à son bivouac, lorsque Macdonald y arriva et demanda le prince qui venait de s’endormir et qui se releva aussitôt. « Général, lui dit-il, je viens de faire fusiller un soldat de votre division que j’ai surpris à piller dans Montblanch, à l’exemple de vos troupes. Je vous préviens que le même sort est réservé à tout officier ou soldat napolitain, qui se livrera au pillage. » Le prince, étourdi, ne répondait pas. Desvernois prit la parole : « Votre Excellence est dans l’erreur, en attribuant ce pillage à la division; Montblanch, quand nous y sommes entrés, était dans l’état où vous l’avez trouvé; mes chasseurs marchaient sur les flancs de la colonne, et je vous affirme sur l’honneur qu’aucun soldat n’a quitté son rang. — Et comment se fait-il que j’aie rencontré ce pillard quand j’ai traversé la ville? » — Puisque vous l’avez trouvé en flagrant délit, monsieur le maréchal, dit alors le prince Pignatelli, je vous dois des remerciements ; mais je ne puis m’expliquer comment il se trouvait en arrière, et je vais prendre des informations. — Oui, et je vous l’ordonne même, mais ce n’est point assez, je vous suspends de votre commandement et vous mets aux arrêts. Le plus ancien des deux colonels qui vous accompagnent, en remplira les fonctions ; quel est-il ? — Le colonel Boy, dit Desvernois. — Eh bien, le colonel Boy est investi du commandement, et je ne doute pas qu’il ne s’en acquitte mieux que son général. »
Cependant la menace dans laquelle Macdonald avait enveloppé les officiers de la division napolitaine avait blessé au vif le colonel Desvernois. D’un air respectueux, mais ferme, il s’approche: « Monsieur le maréchal, dit-il, la division napolitaine a repoussé et repoussé encore, par mon organe, l’injurieux soupçon d’avoir pillé Montblanch; mais quand Votre Excellence étend ce soupçon jusqu’aux officiers, c’est une injure qu’ils doivent repousser avec toute la dignité de leur grade et de leur caractère. » Le maréchal se tut; il sentait bien qu’il avait été trop loin. Le rapport qu’il reçut ensuite relativement au malheureux fusillé par son ordre, ajouta la douleur à son repentir. L’infortunée victime de son irréflexion était un excellent sujet, fils unique d’un marchand de drap de Naples, engagé volontaire à l’âge de dix-huit ans, et deux fois blessé sur le champ de bataille. Il lui donna des larmes, et ordonna que dans chaque division les sacs des soldats fussent fouillés. Cinq d’entre eux, trouvés détenteurs d’objets provenant de pillage, furent incontinent fusillés.
Jonction des armées de Catalogne et d’Aragon. Expédition dans le plaine d’Urgel. Echec de Cervéra. Le colonel Desvernois est, dans un ordre du jour, accusé d’excès de bravoure. Récolte des olives à Castel d’Ossens. Expédition dans les villages insurgés d’Albagès, de Cogull et de Borgas Blancas. Prise et incendie de Cervia. Le colonel Desvernois est élevé à la dignité de Baron et reçoit l’ordre de retourner à Naples. Séjour à Lons-le-Saunier.
Le lendemain 27 août 1810, l’armée de Catalogne quitta, à quatre heures du matin, le bivouac ensanglanté de Montblanch, pour se rendre à Lérida, où s’opéra sa jonction avec l’armée d’Aragon.
Ce fut à la grande halte, et sur les représentations du général Guilleminot, son chef d’état-major, que le maréchal Macdonald consentit à lever les arrêts du prince Pignatelli, et à le rétablir dans le commandement de sa division.
Les exécutions de la nuit précédente avaient eu pour objet de resserrer les liens de la discipline; mais ce but fut dépassé; les soldats n’y virent qu’un acte de cruauté froide, dont l’auteur leur devint odieux. Cette répulsion n’aurait point existé si, à l’exemple du général Suchet, il se fût attaché à assurer le bien-être du soldat; mais, sous ce rapport, son administration était inactive et imprévoyante, ce qui obligeait les soldats à marauder pour vivre, et les exposait à tomber à chaque pas sous les coups des guérillas et des paysans espagnols.
Les deux généraux s’abordèrent froidement, et par suite des dispositions prises entre eux, la division napolitaine passa tout entière dans l’armée d’Aragon, à l’exception du colonel Desvernois et de sa compagnie d’élite, que le maréchal Macdonald destinait à tenter un coup de main hardi, sans s’inquiéter du danger qu’ils auraient à courir. La vie des auxiliaires étrangers lui était beaucoup moins précieuse que celle de ses nationaux.
L’ennemi se montrait fréquemment dans la plaine d’Urgel, et la sûreté des communications exigeait qu’il en fût écarté. Le 4 septembre, le maréchal réunit cinq mille quatre cents hommes dont quatre mille d’infanterie, les dragons italiens Napoléon, le 24ᵉ de dragons français et les chasseurs napolitains, au nombre de quatre-vingt-cinq, soutenus de six pièces de canon et de deux obusiers. Le colonel Desvernois prit le commandement de l’avant-garde, composée de ses chasseurs et d’un bataillon français du 1er léger. Il s’établit le soir au-delà de Tarrégna, où s’était arrêté le corps expéditionnaire.
Le lendemain, à cinq heures du matin, le maréchal lui-même lui donna l’ordre verbal de se porter avec ses chasseurs sur Cervéra, où il avait appris que l’ennemi s’était montré la veille, de le charger à outrance, de faire fouiller la ville avec précaution, mais de n’y entrer que dans le cas où il en recevrait l’ordre positif. Sur l’observation du général Guilleminot, que le colonel, privé d’infanterie, et opérant dans une route encaissée et très-accidentée, devrait être soutenu par un ou deux escadrons de dragons, Macdonald répondit que cette précaution était inutile.
C’était une erreur grave; à peine les vingt-cinq chasseurs qui formaient son avant-garde eurent-ils fait quarante pas que l’officier qui les commandait s’arrêta, et le fit prévenir qu’un détachement de cavalerie espagnole se montrait sur la route. Desvernois rejoint son avant-garde au galop, et ordonne la charge. Quarante cavaliers ennemis, dont trois officiers, du régiment de Santiago sont faits prisonniers, et le reste mis en fuite. Vingt chasseurs sont envoyés pour les conduire au quartier-général, et le colonel poursuit sa route. Arrivé devant Mollerousse, il est assailli par le corps entier du général Georget, fort de quatre mille hommes d’infanterie et de cinq cents cavaliers d’élite. C’était une embuscade dressée pour s’emparer du maréchal Macdonald que l’ennemi espérait voir s’aventurer avec quelques troupes.
La lutte était trop inégale pour être longtemps soutenue, mais Desvernois ne se démentit point; aux sommations réitérées de l’ennemi, il répondit à coups de sabre, et finit par se faire jour, avec vingt-deux hommes, laissant sur le champ de bataille quarante-trois braves, dont deux officiers prisonniers, morts ou blessés. Pas un seul ne serait échappé, si un escadron du 24ᵉ de dragons, commandé par le colonel Delort, et envoyé par le maréchal, ne fût accouru à leur secours. L’ennemi regagna précipitamment Tarragone, laissant à Cervéra ceux des chasseurs dont les blessures étaient les plus graves.
Le corps d’armée avait vu avec indignation que le maréchal eût exposé à une perte certaine et sans les faire soutenir, de braves auxiliaires, ayant à ses ordres douze cents cavaliers. Il essaya de se justifier dans un ordre du jour, en accusant le colonel Desvernois d’excès de bravoure. Celui-ci pourtant n’avait fait qu’exécuter ce qui lui était prescrit.
Après un repos de dix jours à Cervéra, qui suffit à la guérison de vingt-deux de ses chasseurs blessés, Desvernois, qu’avaient rejoint quatre-vingt-sept chevaux de son régiment, se porta à Mollerousse et occupa cette position. De son côté, le maréchal quitta Cervéra le 27 septembre, se porta sur Vico et Manrèse, et marcha contre le général O’Donnel, qui avait surpris dans le Lampourdan plusieurs cantonnements du général Schwartz: Le colonel Desvernois reçut l’ordre de retourner à Lérida, pour y rester à la disposition du général Henriot, gouverneur de cette place.
Sur ces entrefaites, le général O’Donnel obtenait des succès importants; la division italienne était presque anéantie, et le général Schwartz, blessé à mort, tombait au pouvoir de l’ennemi. Ces échecs étaient réparés à peine par les prodiges de valeur du 24ᵉ de dragons, dont le colonel, Delort, fut blessé en arrachant la victoire aux Espagnols. Leur général, Georget, avait surpris et taillé en pièces dans la plaine d’Urgel, les chasseurs italiens du colonel Villate, et à Tarréga, les dragons Napoléon, au moment où ils pansaient leurs chevaux. C’en était fait de ce beau régiment, si quelques soldats ne se fussent échappés, et ne fussent accourus à poil à Lérida, pour en apporter la nouvelle. Heureusement, ils rencontrèrent deux escadrons de chasseurs français qui, sur leur récit, partirent au galop, et tombant inopinément sur le général Georget, le blessèrent et le firent prisonnier. Le corps espagnol s’enfuit en toute hâte.
Vers le 15 octobre, le colonel Desvernois, envoyé par le gouverneur de Lérida, dans le domaine impérial de Castel d’Ossens, à deux lieues de Lérida, y protégea si efficacement la récolte des olives, que l’ennemi, voyant l’inutilité de ses tentatives pour troubler cette opération, fit insurger les habitants d’Albagès, village riche, populeux, et d’un accès difficile, d’où les troupes françaises avaient été repoussées deux mois auparavant. Desvernois résolut de s’en rendre maitre, et un matin, instruit qu’un nombreux parti d’insurgés s’en était éloigné, il marcha sur le village avec cinq cents hommes d’infanterie et cinquante chasseurs et s’en empara. Cent fuyards furent sabrés, et l’alcade, venu pour implorer le vainqueur en faveur des habitants, fut conduit à la citadelle de Lérida. Cinq cents hommes furent établis dans le village, avec une pièce de canon destinée à signaler l’approche de l’ennemi, et assurèrent la sécurité de la récolte.
Rentré à Lérida le 25 novembre, Desvernois en sortit de nouveau, dans la nuit du 25 au 26, avec cent cinquante de ses chasseurs, huit cents fantassins et de l’artillerie, pour aller soumettre et châtier quelques communes, où avaient péri plusieurs de nos soldats. Le village de Cogull, entre autres, s’était distingué par sa férocité, il fut emporté de vive force et livré aux flammes. Ses voisins effrayés se soumirent aussitôt; les alcades et les principaux habitants furent emmenés et détenus quelques semaines à la citadelle de Lérida.
La plaine d’Urgel renferme un village populeux, Borgas-Blancas, où les guérillas trouvaient d’abondantes ressources. Les approvisionnements de Lérida étaient près d’être épuisés, et nulle localité n’était plus en état de les renouveler. A cet effet, mille hommes de l’artillerie et deux cents chariots furent réunis sous les ordres du colonel, auquel le commandant de Lérida recommanda de s’assurer de la personne du curé, homme influent et hostile au nouveau gouvernement de l’Espagne.
En conséquence, le 15 décembre, il partit de Lérida à dix heures du soir, et arriva vers minuit à portée de pistolet du village. Des piquets de cavalerie furent placés en silence à toutes les issues: l’infanterie et l’artillerie prirent position, ayant les chariots parqués sous leur garde, et à trois heures du matin, le presbytère fut cerné, et le curé trouvé dans son lit, fut obligé de donner un guide qui conduisit deux officiers et dix grenadiers chez l’alcade, qui fut amené aussitôt. Le colonel lui signifia que le village était frappé d’une réquisition de denrées, suffisante pour charger les deux cents chariots, et qui devait être remplie avant dix heures du matin, à défaut de quoi les troupes seraient établies à discrétion dans le village. A l’heure fixée, l’ordre fut ponctuellement exécuté, et le convoi se mit en marche pour Lérida, où il arriva à trois heures après midi. Les habitans de Borgas-Blancas s’étaient empressés d’apporter aux troupes de l’expédition, qui n’avaient point quitté leur bivouac, tout ce qui était nécessaire à la nourriture des hommes et des chevaux.
Près de ce village en est situé un autre dont le nom nous échappe, et d’où chaque jour les insurgés sortaient pour se répandre dans la plaine. De nombreux assassinats avaient signalé leur passage dans les communes qui s’étaient soumises. Le colonel se porta sur ce repaire, y surprit une vingtaine d’insurgés, et en saisit trois, qui furent aussitôt fusillés. Le curé de Borgas-Blancas, présent à leur exécution, fut présenté le lendemain au gouverneur de Lérida qui l’accueillit honorablement, l’admit à sa table et le renvoya à son presbytère. Reconnaissant de ce traitement, le curé cessa dès lors de faire aucune opposition au gouvernement du roi Joseph, et ses paroissiens suivirent son exemple.
A six lieues de Lérida est un bourg, Cervia, où avait été envoyé, pour y lever des contributions, un détachement de l’armée d’Aragon. Les habitants, unis aux guérillas, l’avaient massacré. Le voisinage de l’armée espagnole leur avait fait croire que ce crime resterait impuni.
Cette espérance fut bientôt déçue. Le 10 janvier 1811, quinze cents hommes d’infanterie, cent soixante chasseurs napolitains, soutenus de dix pièces d’artillerie, dont deux obusiers, partent sous le commandement du colonel Desvernois. A deux kilomètres de Cervia, un poste avancé de l’ennemi est surpris et passé à la bayonnette : mais à la faveur de l’obscurité, quatre hommes s’échappent et courent avertir la population du bourg et un demi-bataillon qui y était stationné. Le colonel, à son arrivée, trouve les habitants et les soldats sous les armes ; sans en être étonné, il ordonne l’attaque. Après trois quarts d’heure de combat, l’ennemi prend la fuite, et le bourg abandonné des habitants est emporté. Ce succès coûta au vainqueur seize hommes tués et vingt blessés ; trente-huit cadavres ennemis restèrent sur le champ de bataille. La journée fut employée à faire enlever les denrées existant dans le bourg, qui le soir, fut livré aux flammes, l’église exceptée.
Quatre autres expéditions, dont la dernière le conduisit sous les murs de Tortose, occupèrent jusqu’au mois de mars le colonel Desvernois. Dans cet intervalle lui parvint l’extrait du décret du roi Joachim qui lui conférait le titre de commandeur de l’ordre des deux Siciles, l’élevait à la dignité de baron, et lui accordait un majorat de cent dix mille francs en fonds de terre, transmissible à ses descendants légitimes, de mâle en mâle et par ordre de primogéniture. Dans les premiers jours d’avril, il reçut l’ordre de retourner à Naples.
Plusieurs années s’étaient écoulées depuis qu’il n’avait vu sa mère, ses parents et ses amis; il se dirigea sur Lons-le-Saunier, où il s’arrêta quatre jours, et rentra en Italie par le Simplon.
Retour du colonel Desvernois à Naples. Accueil qu’il reçoit du roi Joachim. Plaintes de ce prince contre les Français entrés à son service. Le colonel va reconnaître son majorat et le refuse. Accusation dirigée contre lui; sa justification. Nouveau majorat qui lui est accordé à Altomonte. Il rejoint son régiment à Mileto, qu’il fait embellir. Ordre de départ du régiment pour la Russie et contre-ordre. Expédition anglo-sicilienne à Piétra-Néra. Défense du littoral confiée à Desvernois. Il est nommé maréchal de camp et commandant de la 2ᵉ division militaire, et établit son quartier-général à Salerne, puis à Campo. Rentrée des contributions. Embellissements d’Altomonte. Dénonciations anonymes. Recrutement de l’armée.
A son arrivée à Naples, le colonel Desvernois reçut du comte d’Aure, ministre de la guerre, qu’il avait connu aux armées d’Italie et d’Égypte, et du roi Joachim, l’accueil le plus honorable et le plus flatteur. Le ministre, instruit de l’estime que lui portait ce prince, l’avait invité à lui représenter, s’il en trouvait l’occasion, que les Français, voués à son service, se voyaient avec peine préférer, pour les hauts emplois, des Napolitains qui l’abandonneraient ou le trahiraient même s’ils y trouvaient le moindre avantage. Le roi l’amena brusquement sur cette matière. « Colonel, lui dit-il sitôt qu’il l’aperçut, vous n’êtes pas de ces Français que j’ai comblés de biens et d’honneurs, qui jettent les hauts cris aussitôt que j’élève un Napolitain à un emploi un peu important. [Roi d’une nation ombrageuse et susceptible, que je m’efforce de régénérer et d’affectionner à mon gouvernement, je lui dois des ménagements et des égards; je ne veux humilier ni son orgueil ni son amour-propre. Les neuf dixièmes des emplois les plus considérables sont le partage des Français. Qu’ils sachent bien que je saurai me passer de leurs services intéressés; je ne souffrirai jamais d’intrigants à ma cour. J’ai été, je suis, et je serai toujours le premier soldat de l’Empereur, mon beau-frère et mon souverain. Continuez, colonel, à me servir avec zèle et affection, et soyez tranquille sur votre avenir. Allez rejoindre vos escadrons en Calabre et reconnaître les biens qui composent votre majorat. »
Le surlendemain, le colonel se rendit à Mileto où était stationné un de ses escadrons; et après en avoir fait l’inspection de détail, se rendit à Campo, où résidait son chef immédiat, le général Manhès.
Ces premiers devoirs remplis, il s’occupa de la reconnaissance des biens qui constituaient son majorat. A l’exception de quelques terres provenant d’une commanderie de l’ordre de Malte, tous ces biens avaient été confisqués à des familles dont les chefs s’étaient retirés en Sicile à la suite du roi Ferdinand. Leurs femmes et leurs enfants, restés dans le pays, n’eurent pas plutôt appris l’arrivée du colonel, que conduisait le receveur des Domaines, qu’ils accoururent, et le supplièrent de ne pas les réduire à la misère. Il n’en fallait pas tant pour émouvoir Desvernois. En vain le receveur lui exposa-t-il que ces biens, dont le capital ne devait s’élever qu’à cent dix mille francs, valaient au moins trois fois cette somme, que pourrait produire, à elle seule, la coupe des bois; qu’à son refus, la propriété en serait donnée à un autre: le colonel fut inébranlable: « Je n’en prendrais pas même pour un curédent, dit-il; je vais retourner à Naples, où je soumettrai au roi les motifs qui m’ont déterminé à ne point accepter de pareils biens. »
A la nouvelle de ce noble refus, la joie et la reconnaissance des familles dépouillées furent au comble, elles s’empressèrent d’en offrir le témoignage à l’homme généreux qui leur ouvrait ainsi une voie au recouvrement de leurs propriétés.
Le colonel leur promit d’intercéder vivement en leur faveur auprès du monarque. Cette promesse fut bientôt remplie. Joachim approuva complètement le refus de Desvernois, lui fit assigner une autre dotation composée des biens de couvents supprimés, et ordonna que les familles dépouillées rentrassent en possession de leurs domaines.
A son retour d’Espagne, le colonel avait appris du ministre de la guerre que des accusations relatives à l’administration et à la comptabilité de son régiment avaient été portées contre lui par un intendant et un sous-intendant militaires, nommés Celentani et Jóvenne, qui autrefois placés sous ses ordres, pendant le ministère du général Mathieu Dumas, avaient plusieurs fois reçu de lui des réprimandes méritées. Il s’agissait d’apurer définitivement les comptes des huit premiers mois de 1809. Ils le furent aussitôt, à la honte des accusateurs, qui furent en outre vertement semoncés par le ministre.
Les biens composant la nouvelle dotation du colonel étaient situés dans la Calabre citérieure, à Altomonte, non loin de l’antique Sybaris et du bourg moderne de Longro, connu par les mines de sel gemme qui alimentent abondamment le royaume. Les formalités d’entrée en possession étant remplies, Desvernois alla reconnaître ses domaines, et au printemps de 1812, il rejoignit son corps, rassemblé tout entier à Mileto. Le régiment formait la seule cavalerie cantonnée en Calabre, et suffisait pour arrêter les entreprises hostiles des Siciliens.
Le royaume de Naples jouissait alors de la tranquillité la plus profonde; le colonel en profita pour alléger les exigences du service sans nuire aux devoirs du soldat et à la discipline militaire. Les chasseurs qui n’avaient eu à subir aucune punition, dont la masse était complète, et dont les familles possédaient des moyens suffisants d’existence, recevaient des permissions pour se rendre chez leurs parents à l’époque des fêtes patronales, chères aux habitants de ces contrées, à charge de produire à leur retour un certificat de bonne conduite. S’ils avaient plus de vingt lieues à parcourir, et qu’ils fussent dépourvus d’argent, un franc par jour leur était avancé sur leur masse, où la somme reçue était le plus souvent, au retour, réintégrée par les soldats.
Un pareil traitement, une discipline juste et bienveillante devaient attacher les chasseurs à leur drapeau, et les détourner de toute pensée de désertion; ce système disciplinaire fut approuvé du ministre, et proposé pour modèle à tous les chefs de corps.
Le colonel Desvernois ne crut pas que ses devoirs militaires dussent seuls fixer son attention. Au mois de février 1783, un horrible tremblement de terre avait bouleversé les Calabres et coûté la vie à plus de soixante mille de leur habitants. La ville de Mileto avait été entièrement détruite, et sur son emplacement s’étaient ouverts des précipices qui avaient rendu sa reconstruction impossible. Les habitants qui avaient échappé au désastre la rebâtirent à environ deux kilomètres (un mille) de son ancien emplacement. Au milieu des ruines était restée debout, suspendue entre deux abimes, une magnifique statue en marbre blanc, privée de la tête, représentant Saint-Nicolas, patron de la malheureuse cité. La destruction de ce monument précieux comme objet d’art et objet de la vénération publique, était imminente. De concert avec le syndic de la ville, Nicolo Taccone, le colonel résolut d’en orner la place de la nouvelle Mileto. La tête du colosse, séparée du corps par le tremblement de terre, avait été retrouvée et déposée dans la cathédrale.
Le 5 décembre 1812, trois cents chasseurs du régiment, auxquels se joignirent un grand nombre d’habitants, furent commandés pour opérer cette translation. La statue fut placée sur un traîneau, construit exprès, et attelé de quarante paires de bœufs, et peu d’heures suffirent pour le succès de l’opération, qui s’acheva aux cris mille fois répétés de Viva il Colonello Desvernois e Nicolo Taccone. La tête du saint, dont la mitre était dorée, fut replacée sur la statue, qui le lendemain fut inaugurée dans le plus grand appareil, en présence de plus de dix mille spectateurs, accourus de tous les points du vaste diocèse de Mileto. Sur le socle, fut incrustée dans une plaque de marbre noir, une bande de cuivre dorée d’un pouce de largeur, où l’on grava les noms de Desvernois et de Taccone.
A cette translation succéda celle des tombeaux de Roger 1er, fils de Tancrède de Hauteville et de son épouse Adélaïde, comte et comtesse de Sicile, morts au commencement du XIIe siècle. Leurs monuments, en granit gris clair, ornés de sculptures en relief, restés dans les ruines de la cathédrale ancienne, vinrent décorer la nouvelle cathédrale.
D’autres bienfaits signalèrent la présence du colonel. Avant son arrivée, la ville était sans eau; une belle et abondante fontaine s’éleva sur la place de l’Evêché; le palais de l’Evêque, alors absent, et qu’il habitait, s’agrandit d’un jardin, orné de colonnes et de statues; la ville fut dotée d’un théâtre, qui à l’exemple de celui de Saint-Charles, à Naples, reçut le nom de Saint-Nicolas; le choix sévère des pièces qu’y représentèrent les jeunes gens de la ville et les officiers du régiment, décida les ecclésiastiques eux-mêmes à se mêler dans les rangs des spectateurs.
La désastreuse campagne de Russie mit fin à cet état de paix et de tranquillité. Tous les alliés du grand empire durent courir aux armes. Le 1er régiment de chasseurs fut compris au nombre des troupes napolitaines appelées dans le Nord, et partit de Mileto le 1er janvier 1813.
Déjà il avait franchi les neiges et les glaces de l’Apennin, sans autre accident que les pieds et les mains de dix à douze chasseurs à moitié gelés par l’excessive rigueur du froid, lorsqu’un estafette l’atteignit près de Rotunda, et remit au colonel l’ordre du roi de retourner à Mileto, où il rentra le 11 janvier.
Ce n’était pas sans de graves motifs, que malgré les dangers de l’empire français, le roi Joachim s’était décidé au rappel du régiment. Les Anglais occupaient la Sicile, et l’éloignement des troupes napolitaines leur aurait rendu facile l’invasion du royaume de Naples. Des avis secrets avaient prévenu le roi de leurs desseins hostiles. Aussi, deux heures après la rentrée du corps à Mileto, sur l’ordre du général Manhès, le colonel Desvernois dirigea sur Palmi, petite ville du littoral, un détachement de cinquante chasseurs commandés par un capitaine, qui y arriva le soir même. La ville était occupée par le 3ᵉ de ligne. Le carnaval commençait et le colonel Roche donnait un bal, auquel assistaient les habitants les plus distingués. Les officiers des chasseurs furent aussitôt invités à y prendre part.
A cette même heure, sortaient de Messine seize bâtiments légers, bricks et transports, montés par quatre mille hommes qui, vers minuit, favorisés par un beau clair de lune, arrivaient devant Pietra-Nera, et y débarquaient sans obstacle. Une partie de ces troupes courut s’emparer des retranchements élevés sur une montagne dominant la ville, lesquels n’étaient point gardés, comme ils auraient dû l’être.
Il était une heure du matin, et aux plaisirs du bal allait succéder un festin, lorsque la nouvelle de ce débarquement parvient au colonel Roche. Tout est interrompu, la générale est battue; un bataillon du régiment, conduit par le commandant Patrice, est envoyé pour attaquer l’ennemi d’un côté, tandis que le colonel, avec le reste de son corps, prenant une autre direction, le mettra entre deux feux.
Aux premiers coups de fusil, Patrice lâche pied, et toutes les forces ennemies tombent sur le colonel, et l’obligent de se replier sur la redoute de la marine, où il s’enferme imprudemment. Après une heure de résistance, ayant vu tomber autour de lui quatre-vingts hommes tués ou blessés, et accablé par le nombre, il se voit contraint de se rendre.
En même temps, d’autres parties du littoral étaient attaquées, et des fusées à la Congréve y étaient lancées pour en éloigner les défenseurs; mais c’étaient les chasseurs de Desvernois; ils tombent sur les ennemis qui étaient parvenus à prendre terre, et les rejettent à la mer, malgré le feu des embarcations. Cent soixante et dix Anglais, et le général qui commandait l’expédition restent sur le terrain. Les Napolitains ont à regretter dix chasseurs, dont le capitaine et un lieutenant, et deux cent quarante-trois fantassins faits prisonniers avec le colonel Roche.
Ce fâcheux événement, dû à la négligence des troupes chargées de la défense des côtes, décida le général Manhès à appeler les chasseurs à Nicastro, et à confier à leur colonel la garde du littoral depuis le golfe de Groïa jusqu’au Pizzo. Des patrouilles parcoururent chaque nuit tout cet intervalle.
Parmi les villes de ce commandement se trouvait Nicotera, ville épiscopale bâtie sur une montagne d’où sortaient en abondance d’excellentes eaux qui se perdaient dans les fissures des rochers. A la marine, où le colonel s’était établi, il n’existait qu’un puits, ce qui obligeait les chasseurs à conduire leurs chevaux à la rivière de Rosamo, distante de plus de cinq kilomètres. Pour y remédier, il fallait utiliser les sources de la montagne, ce qui fut exécuté au moyen de tubes en terre cuite qui amenèrent les eaux dans un vaste abreuvoir, où trente chevaux pouvaient se désaltérer à la fois. Cette opération donna une vie nouvelle à la marine; elle se peupla comme par enchantement, et l’on y vit bientôt s’élever de nombreuses habitations et des établissements utiles.
Le 3 juillet 1813, le colonel Desvernois fut promu au grade de maréchal de camp, et reçut en cette qualité le commandement de la 2ᵉ division militaire, formées des principautés Citérieure et Ultérieure et de la Basilicate, et fut investi des fonctions d’inspecteur-général. Il s’empressa de se rendre à Salerne, où son quartier-général était établi, et quelques jours après vint prêter serment entre les mains du roi, qui se disposait à rejoindre en Allemagne la grande armée française.
Les services qu’avait rendus le baron Desvernois lorsqu’il commandait la côte d’Amalfi avaient laissé dans cette contrée de profonds souvenirs. Aussi à son arrivée à Salerne, l’archevêque de cette ville, qui ne le connaissait que de réputation, se joignit pour le féliciter aux autorités civiles et militaires, et lui exprima, au nom de son chapitre et au sien, une vive satisfaction de le voir résider dans sa métropole.
Son séjour devait y être de courte durée. Dans les premiers jours de novembre, le roi rentra à Naples, après avoir glorieusement partagé les dangers de la dernière campagne qui devait illustrer en Allemagne les armes de la France. Cinq jours après son retour, il avait envoyé au lieutenant-général Manhès, commandant des Calabres, l’ordre de se rendre sans délai auprès de lui. Le général s’empressa d’obéir, et en revenant de Naples, il s’arrêta à Salerne chez le baron Desvernois. Il lui apprit que nommé par le roi inspecteur général de la gendarmerie, il avait été invité à désigner l’officier qu’il jugerait le plus capable de lui succéder dans son commandement. L’officier qu’il avait proposé au roi était Desvernois lui-même.
En effet, dès le lendemain, celui-ci fut appelé à Naples par le ministre de la guerre qui le conduisit aussitôt chez le roi. « Je vous ai nommé, lui dit ce prince, commandant de la seule division active de mon royaume. Partez pour Campo. Vous allez vous trouver en présence de mes » ennemis les plus déclarés, les Anglais et les Siciliens. J’ai en vous la plus grande confiance. »
Le 14 novembre, le général prit possession de son commandement nouveau. Son premier soin fut de parcourir les deux Calabres. Il y fit mettre en liberté plus de huit cents habitants détenus sous de frivoles prétextes par des commandants de garde civique, auxquels il retira les pouvoirs de haute police qu’ils s’étaient arrogés. Cet acte de justice produisit le meilleur effet, et les magistrats civils et judiciaires reprirent l’autorité légale qu’ils n’auraient jamais dû perdre.
Dans plusieurs localités, la perception de la contribution foncière était arriérée de deux ans, et les sommes dues au trésor s’élevaient à 2,660.000 francs. Les riches contribuables étaient les seuls qui fussent en retard, et les agents du fisc, redoutant leur influence, n’osaient les poursuivre. Le comte de Mosbourg, ministre des finances, pria le général de mettre un terme à cet abus. Desvernois se mit aussitôt en tournée, et au bout de dix-sept jours, les retardataires avaient été contraints de s’acquitter, en sa présence, de tout ce qu’ils devaient à l’Etat. Plusieurs malversations signalées furent en même temps punies par la destitution de ceux qui s’en étaient rendus coupables.
Depuis que le baron Desvernois était en possession de son nouveau majorat d’Altomonte, il était en instance auprès de l’administration des domaines, à l’effet d’acquérir le couvent des Paolotti, où il voulait fixer sa résidence, lorsqu’il viendrait dans ses propriétés. Ce couvent, éloigné de moins de deux cents pas d’Altomonte, était situé dans une position admirable et sa construction ne remontait pas au-delà de quarante ans. Le prix en était fixé à vingt-trois mille francs. Le ministre des finances, après avoir pris les ordres du roi, écrivit au général que S. M., voulant lui donner un nouveau témoignage de satisfaction, avait décidé qu’il ne paierait que le quart de cette somme, à condition qu’il céderait à la commune, pour l’exercice du culte, l’église attenante au couvent. Le général accepta, et Altomonte se trouva ainsi doté d’une église, dont les parois, à l’entour du chœur, étaient revêtues d’un très-beau marbre rouge, et qui possédait un orgue en très-bon état. Il y établit une tribune, où s’ouvrait une porte communiquant à ses appartements.
En parcourant les environs, le général avait découvert d’anciens canaux, à moitié détruits, qui amenaient les eaux d’une source abondante. Ces canaux furent rétablis, et il y ajouta une fontaine, d’autant plus utile aux habitants, qu’ils étaient, jusqu’à ce moment, obligés de descendre trois cents pas d’un sentier escarpé, pour puiser une eau stagnante et bourbeuse, dont l’usage répandait parmi eux beaucoup de maladies.
Altomonte, comme l’indique son nom, est situé sur une hauteur d’un difficile accès. Aucune route praticable n’y conduisait. Le général résolut d’en ouvrir une, jusqu’à Longro, sur deux kilomètres de longueur, et d’une pente douce et presque insensible. Les habitants comprirent l’avantage d’un tel projet, ils s’unirent au général pour en faire les frais, et l’intendant de la province y contribua. Les travaux furent poussés avec une telle activité, qu’en moins de deux mois la route fut achevée; aux deux extrémités, les habitants élevèrent deux colonnes, où fut gravée une inscription rappelant l’origine et l’auteur de cette importante amélioration.
C’était dans le mode de recrutement de l’armée qu’il fallait chercher la source des brigandages qui désolaient les Calabres. L’autorité civile présidait seule au tirage de la conscription, et l’avait organisé de manière que le sort frappait constamment les pauvres et épargnait les riches. Cette iniquité révoltait ceux qui en étaient victimes, et pour s’y soustraire, ils allaient grossir les bandes de brigands qui ne vivaient que de pillages et d’assassinats. Les intendants civils reçurent l’ordre de dresser, par commune, l’état de tous les jeunes gens soumis au tirage et de l’adresser au général qui fixa le contingent de chaque commune, et déclara qu’il présiderait lui-même au tirage dans chaque canton. Les familles se rassurèrent, et les jeunes conscrits se rangèrent sans difficulté sous les drapeaux. Ce résultat connu du roi, valut à Desvernois le témoignage de sa satisfaction, et les commandants des divisions territoriales reçurent l’ordre de suivre cet exemple à dater du 1er janvier 1813.
Le roi Joachim demande le commandement de l’armée franco-italienne. Marche de l’armée napolitaine sur la Haute Italie. Rejet de la demande du roi par l’Empereur. Intrigues de l’Autriche. Défection du roi, sa proc’amation. Indignation des Français au service de Naples. Démission du général Desvernois. Il reçoit l’ordre de se rendre à Monteleone. Chute de Napoléon. Le général reprend son commandement. Croisière établie par le roi Ferdinand. Plaintes du commerce napolitain. Énergie du général. La croisière est retirée. Les chasseurs francs Calabrois. Leur destruction. Autres tentatives de la cour de Palerme. L’évêché de Mileto.
Le roi Joachim était à peine rentré à Naples, que le duc d’Otrante, Fouché, y arriva, chargé par l’empereur de lui demander trente mille hommes, destinés à renforcer l’armée d’Italie, commandée par le vice-roi, Eugène de Beauharnais. Le roi Joachim avait répondu que toute son armée, forte de soixante et dix mille combattants, était à la disposition de l’empereur; mais en même temps il en réclamait le commandement, qui, disait-il, lui était dévolu de droit aux termes du message de Napoléon au corps législatif, du 2 mars 1806, et de sa déclaration du mois d’août 1811, par lesquels toute la presqu’île italienne était déclarée partie intégrante de l’empire. Le duc d’Otrante s’était hâté de transmettre cette réponse à l’empereur.
Espérant que sa demande serait accueillie, et pensant que pour résister à la coalition tous les moments étaient précieux, le roi s’empressa de diriger trente mille hommes sur la haute Italie. Le général Miollis, gouverneur de Rome, avait prévenu le prince Eugène de la marche de ces troupes.
Mais l’intention de Napoléon n’était point d’ôter au vice-roi le commandement de l’armée pour le donner à Joachim; les instances de celui-ci furent inutiles, l’empereur déclara qu’Eugène étant son lieutenant dans la péninsule, le commandement de son armée et des troupes alliées qui se joindraient à elle, lui appartenait de droit.
Cette décision porta à l’extrême le mécontentement du roi, qui, resté allié de l’Autriche, avait à sa cour l’ambassadeur de cette puissance, le comte de Mier. Ce diplomate, instruit des dispositions du roi, en informa son gouvernement, et en reçut une lettre autographe de l’empereur François au roi Joachim. « Aussi longtemps, lui disait-il, » que l’empereur Napoléon l’aurait pour allié, il ne souserirait point à la paix que l’humanité réclame; dans son intérêt, dans celui du roi de Rome et de la France elle-même, il fallait le contraindre d’accepter la paix honorable qui lui était proposée; qu’à cet effet, le roi de Naples était invité à se joindre aux puissances alliées, sous la promesse que la couronne de Naples serait garantie, à perpétuité, à lui et à sa dynastie, et que des conditions de paix plus favorables seraient accordées à Napoléon. » Cette lettre fit cesser les irrésolutions de Joachim; plein de confiance dans le caractère personnel de l’empereur d’Autriche, qu’il considérait comme incapable de trahir les intérêts de son gendre et de son petit-fils, il consentit à l’alliance proposée, et la proclamation suivante, datée du 30 janvier 1814, fit connaître sa détermination à l’armée napolitaine:
« Soldats! Tant que j’ai pu croire que l’empereur Napoléon combattait pour la gloire et le bonheur de la France, j’ai combattu à ses côtés, mais aujourd’hui il ne me reste aucune illusion. L’empereur ne veut que la guerre.
Je trahirais les intérêts de mon ancienne patrie, ceux de mes états et les vôtres, si je ne séparais sur-le-champ mes armes des siennes pour les réunir à celles des puissances alliées, dont les intentions magnanimes sont de rétablir la dignité des trônes et l’indépendance des nations.
Je sais qu’on cherche à égarer le patriotisme des Français qui servent dans mon armée sous de faux prétextes d’honneur et de fidélité, comme s’il y avait encore de l’honneur à servir la folle ambition de l’empereur Napoléon, et à lui assujettir le monde!
Soldats! il n’y a plus que deux bannières en Europe. Sur l’une vous lisez: Religion, morale, justice, modération, lois, paix et bonheur; sur l’autre: artifice, violence, persécution, guerre et deuil dans toutes les familles; choisissez. »
A la lecture de cette proclamation, tous les Français, employés dans l’administration civile et dans l’armée, furent saisis d’indignation, et se démirent de leurs fonctions.
La plupart se hâtèrent de rejoindre l’armée du vice-roi. Le général Desvernois demanda, le jour même où elle lui fut connue, à être remplacé dans son commandement et des passeports pour se rendre à l’armée franco-italienne. Le général Arcovito fut immédiatement envoyé pour le remplacer, et Desvernois reçut l’ordre de se retirer à Monteleone, et d’y attendre que le roi eût permis sa sortie du royaume. Il dut se soumettre; mais pendant soixante-treize jours qu’il habita cette localité, il refuta de recevoir aucun traitement.
Il est pénible de le dire; bien des Français attachés au service de Naples ne suivirent point cet exemple. Les uns, loin de tout danger, attendirent à l’écart l’issue des événements; les autres offrirent de continuer leurs services, mais sous la condition d’avancement immédiat, ou de propriétés territoriales avec titres honorifiques. Ces avantages obtenus, on vit plusieurs de ces derniers, quitter furtivement l’armée et revenir en France, où faisant parade de dévouement aux Bourbons, ils obtinrent du duc de Feltre leur confirmation dans des grades dont ils n’avaient jamais exercé les fonctions.
Cependant la France était passée sous de nouveaux maîtres, et le roi Joachim, déjà honteux de la conduite qu’il avait tenue, était rentré dans sa capitale. Un de ses premiers actes fut d’exiger que le baron Desvernois reprit son commandement. Le général hésita, mais on lui écrivit de Naples: « Qu’irez-vous faire en France; vous y saurait-on gré d’avoir été fidèle à Napoléon? Restez avec nous qui partageons vos sentiments, ainsi que le roi, qui est désespéré du sort de l’empereur. » Desvernois se décida, et le 28 avril 1814, rentra dans son commandement.
Par le traité de Paris l’ancien royaume des Deux-Siciles avait été divisé en deux états indépendants l’un de l’autre, et antérieurement, un traité de commerce conclu sous la médiation de l’Angleterre, avait assuré aux habitants des deux états, la liberté de trafiquer ensemble, sous la condition que les équipages de leurs bâtiments ne seraient respectivement composés que d’indigènes, et que leurs pavillons nationaux seraient surmontés du pavillon britannique.
Le roi Ferdinand qui n’avait vu dans la clause du traité de Paris qu’une flagrante violation de ses droits, était bien résolu à ne reconnaître le pavillon de Naples que s’il y était contraint par la force. Il établit dans le détroit, entre Messine et San-Giovanni, une croisière qui s’opposa à ce que les bâtiments du commerce napolitain abordassent à la côte de Sicile avec leur pavillon national et voulut les forcer à ne déployer que celui de l’Angleterre. Les négociants refusèrent de se soumettre à cette humiliante condition, et revinrent à la côte des Calabres. Le général Arcovito, qui était leur compatriote, refusa d’écouter leurs plaintes, ne leur accorda aucune audience, et vit sans s’en émouvoir la détérioration de leurs marchandises et les insultes de la croisière sicilienne.
Tel était l’état des choses lorsque le général Desvernois reprit son commandement. A la nouvelle de son arrivée, les négociants n’eurent rien de plus pressé que de lui envoyer une députation pour l’informer de leur position. Admis en sa présence à neuf heures du soir, il leur promit satisfaction, et leur recommanda de se rencontrer le lendemain à midi à San-Giovanni, où il se transporterait lui-même.
En effet, il y arriva à l’heure indiquée, et en présence des négociants, demanda au commandant de la troupe de ligne qui y était stationnée, ainsi qu’au commissaire de police, s’ils avaient pris soin de s’assurer, en s’adressant au chef de la croisière sicilienne, si les plaintes des négociants napolitains étaient fondées. Leur réponse ayant été négative, il leur reprocha vivement cet oubli de leur devoir; puis faisant approcher une embarcation où il monta avec quarante carabiniers, tenant d’une main une hache d’abordage et de l’autre le pavillon de Naples déployé, il se dirigea sur la croisière sicilienne. A l’aspect de ces soldats d’élite prêts au combat, la croisière regagna précipitamment la côte de Sicile. L’embarcation napolitaine l’y suivit, aborda, et le général planta de sa main son pavillon sur le rivage, à côté des sentinelles anglo-siciliennes. Les carabiniers reçurent l’ordre de le défendre contre toute insulte jusqu’à son retour; il se rendit chez le commodore anglais Robinson, commandant de la croisière, et le somma de le conduire chez le général Philips, auquel obéissaient les troupes britanniques dans le détroit de Messine.
Arrivé chez ce général, le baron Desvernois se plaignit hautement de l’infraction aux traités, commise par l’établissement de la croisière, et demanda que l’insulte faite au pavillon de Naples fût à l’instant réparée.
Le général anglais répondit que s’il avait connu l’établissement de cette croisière, il l’aurait empêchée, et demanda à Robinson en vertu de quel ordre il avait agi. Le commodore répliqua que le prince Della Scaletta, gouverneur de Messine, lui avait transmis cet ordre donné par S. A. R. le vicaire général de la Sicile. Cette réponse ne satisfit point le général; il dit au commodore que comme sujet anglais, c’était de lui seul qu’il devait recevoir des ordres, lui défendit de rétablir la croisière et le mit aux arrêts pour un mois.
Le baron Desvernois ne s’en tint pas là; sous la menace de mettre un embargo général sur tous les bâtiments de guerre ou de commerce de Sicile qui se trouveraient dans les ports napolitains, il exigea la révocation immédiate de l’ordre du prince qui avait établi la croisière, et comme le traité conclu entre les deux états stipulait que les équipages respectifs ne devaient être composés que de marins nationaux, et que les vaisseaux siciliens étaient montés par une foule de bandits napolitains, sous le poids de condamnations capitales, qui insultaient et menaçaient le littoral des Calabres, il demanda l’autorisation de visiter tous ces bâtiments et d’y saisir, pour les livrer à la justice, tous les bandits qu’il y découvrirait. Le général anglais s’empressa d’accéder à l’une et à l’autre de ces exigences.
Aussitôt son retour à San-Giovanni, le baron ordonna la visite des équipages siciliens. Tous les sujets napolitains qui s’y trouvèrent furent arrêtés, conduits dans les prisons de Monteleone, et la justice criminelle ayant établi l’identité de ceux qui avaient été condamnés, les jugements, dans toute l’étendue des deux Calabres, reçurent leur exécution.
Cette vigoureuse conduite causa au roi une vive satisfaction; de nombreuses gravures faites pour en rappeler le souvenir se répandirent dans le royaume. Joachim regretta que la promotion du général au grade de maréchal de camp fût trop récente pour l’élever à celui de lieutenant-général; il se borna à ordonner que le portrait de cet officier fût placé dans le salon de son palais attenant à sa chambre à coucher.
Dans le cours de la guerre qui venait de se terminer, l’Angleterre avait pris à son service et employé en Espagne et en Portugal un corps de chasseurs-francs calabrois, qu’elle avait licenciés à la paix. Ce corps, réduit à sept cent trente hommes, avait été ramené en Sicile. La cour de Palerme, qui ne pensait qu’à jeter le trouble et le désordre dans le royaume de Naples, l’avait jugé très-propre à remplir ses desseins, et la police de Messine, le divisant en dix-neuf bandes, l’avait jeté sur différents points du littoral des Calabres, où des excès de toute sorte avaient bientôt signalé sa présence. L’épouvante et l’irritation des habitants furent sans bornes. Il fallait, pour remédier efficacement au mal, empêcher les brigands de regagner la Sicile. Le général se porte de sa personne aux caps Bianco et Spartivento; l’intervalle qui les sépare est incessamment parcouru par de fortes patrouilles de cavalerie et de gendarmerie. Au son du tocsin, cinquante mille habitants prennent les armes et se mettent, dans toutes les directions, à la poursuite des bandes. Le résultat de ces dispositions fut prompt et décisif; en cinq jours, quatre cent quatre-vingt-huit brigands périrent; le reste, au nombre de deux cent quarante-deux, furent saisis et conduits sous escorte à Naples. Comme ils étaient jeunes, que leurs antécédents n’avaient rien de bien défavorable, et qu’ils avaient fait d’importantes révélations, ils obtinrent la vie et furent incorporés dans divers régiments.
Avant 1806, il était d’usage que beaucoup de familles siciliennes vinssent en Calabre au temps des récoltes, et la paix ne fut pas plus tôt rétablie, que cet usage, interrompu pendant la guerre, fut remis en vigueur. La cour de Palerme en avait profité pour entretenir des correspondances nuisibles au gouvernement napolitain, ainsi qu’une active contrebande; elle avait même jeté les semences d’une insurrection, dont la plaine populeuse de Polistina devait être le centre.
Ces menées, dont ne s’était point douté le général Arcovito, n’échappèrent point au général Desvernois. Il établit sur le littoral des patrouilles, chargées de s’opposer à ce que, pendant la nuit, aucune chaloupe ne s’approchât ou ne s’éloignât du rivage. Deux barques furent surprises, l’une, amenant du sel de contrebande, l’autre portant à Messine quarante porcs sur pied. Dix hommes qui les montaient furent fouillés, et l’on trouva sur eux des lettres intéressant le salut de l’état. C’en fut assez pour ordonner un embargo général de quarante-huit heures, et pour enjoindre aux habitants de la Polistina d’avoir à livrer, dans douze heures, et sous la menace d’un châtiment sévère, tous les siciliens logés dans leurs maisons. Ce terme n’était pas expiré que plus de mille siciliens, hommes, femmes et enfants, tous de la dernière classe du peuple, furent amenés au baron Desvernois qui s’entendit aussitôt avec le général anglais pour leur retour en Sicile. Les chefs de famille calabrois qui les avaient logés furent conduits à Monteleone, où la police correctionnelle les soumit à un interrogatoire et décida de leur sort.
Les intrigues de la cour de Palerme n’étaient pas toujours aussi heureusement déjouées; jusque dans les alentours du roi Joachim, elle avait des affidés qui, tout en se montrant dévoués à ce prince, la servaient avec zèle et persévérance. Aussi les échecs qu’elle éprouvait ne la décourageaient pas. Depuis plus de deux siècles, les habitants de Monteleone désiraient avec ardeur que le riche et important évéché de Mileto fût réuni à leur métropole, mais une résistance qui aurait pu aller jusqu’à la guerre civile avait empêché la réalisation de leur vœu. On sait que les populations s’attachent à leurs institutions en raison de leur antiquité, et la fondation de l’évéché de Mileto datait de la fin du onzième siècle. Les autorités de Monteleone furent secrètement excitées à demander au roi cette réunion, qu’appuyèrent les affidés de Ferdinand, et un décret royal la prononça.
A cette nouvelle, tout le diocèse de Mileto se livra à la plus terrible agitation, et un soulèvement général devint imminent. Le vénérable évêque Minutolo, quoiqu’il se vît dépouillé de son siège, mit tous ses soins à calmer l’effervescence publique, et se rappelant l’intérêt tout particulier que lui avait témoigné le général Desvernois, lorsqu’il commandait à Mileto le 1er régiment de chasseurs, résolut de solliciter son intervention pour faire rapporter le décret.
En conséquence, accompagné d’une députation des communes du diocèse, à la tête de laquelle était le syndic Nicolò Taccone, il arriva à Campo, et présenta au général une supplique à l’adresse du roi. Le général s’empressa de l’envoyer, en l’accompagnant d’un exposé fidèle de l’état du pays et des dispositions des habitants. Le décret fut aussitôt rapporté.
Si ce succès valut au général la reconnaissance des diocésains de Mileto, il exaspéra au plus haut degré les ennemis du roi de Naples, qui voyaient leurs desseins renversés par sa vigilance et sa fermeté. Pour écarter cet obstacle, ils mirent sa tête à prix; dix mille ducats (42,400 francs) furent promis à qui l’assassinerait. Une association se forma, mais trois misérables qui étaient parvenus à s’introduire au quartier-général, ayant été reconnus et pendus, leurs complices éponvantés se dispersèrent, et renoncèrent à obtenir l’honorable récompense qui leur était proposée.
Congrès de Vienne. Intrigues de Talleyrand. Le général Ambrosio. Le cordon militaire. Décision du congrès. Sommation du général Carascosa. Retraite des Antrichiens. Lettre du roi Joachim au général Desvernois. Le général anglais Philips. Proc’amations napolitaines répandues en Sicile. Départ du roi pour Ancone; il appelle à l’indépendance les peuples d’Italie. Déclaration de lord Bentinck. Retraite de l’armée napolitaine. Désertions. Les généraux Dáquinio et Pignatelli. Insurrection de Polistina. Bataille de Tolentino. L’Angleterre se déclare contre le roi. Actes d’hostilité, repoussés par le général Desvernois. Lettre qui lui est adressée par la reine. Avis perfides donnés au général.
Cependant les souverains de l’Europe s’étaient réunis en congrès à Vienne pour se partager les dépouilles du lion que la trahison bien plus que la force des armes avait enfin réduit à l’impuissance. La France y était représentée par ce diplomate fameux, le prince de Talleyrand, dont l’astuce et la fourberie ont été le plus grand moyen de succès. La branche des Bourbons remontée sur le trône de France, ne voyait pas avec moins de dépit que Ferdinand de Sicile lui-même le démembrement de l’ancien royaume en faveur d’un soldat parvenu, et avait ordonné à son ambassadeur de ne rien épargner pour faire rentrer le royaume de Naples sous la domination de ses premiers maîtres.
Avant de se conformer à ses instructions, qu’il se promettait d’éluder s’il en pouvait tirer quelque avantage personnel, Talleyrand fit proposer au roi Joachim de soutenir secrètement ses intérêts au congrès, si ce prince s’engageait à payer ses services au prix de cinq millions de francs. La proposition fut rejetée avec mépris, et le négociateur se promit d’user de toute son influence pour faire restituer, en vertu du principe de la légitimité, le trône de Naples à Ferdinand de Bourbon.
Pour y parvenir, un grand obstacle devait être surmonté. Le traité c nelu le 11 janvier 1814 entre l’empereur d’Autriche et le roi Joachim, assurait à ce dernier son maintien sur le trône de Naples et la possession de la marche d’Ancône, avec indemnités pour le pape et pour le prince sicilien. Mais Talleyrand était adroit, actif, il se hâta d’ourdir ses intrigues et de s’assurer des appuis parmi les membres du congrès.
Joachim ne tarda point à être instruit de ces menées; il en écrivit à l’empereur d’Autriche, lui fit connaître les honteuses propositions de Talleyrand, et lui manifesta l’intention de se transporter à Vienne pour y assister aux délibérations. François II s’empressa de le rassurer, et lui promit solennellement que le traité du 11 janvier serait ponctuellement exécuté.
Cette lettre, toute satisfaisante qu’elle était, ne dissipa point les méfiances du roi. Il ordonna à son ambassadeur à Vienne, le prince de Cariati, de l’informer, jour par jour, des opérations du congrès, et, spécialement, de tout ce que dirait ou ferait Talleyrand. Le ministre napolitain se montra dans ses lettres circonspect à ce dernier égard, ce qui déplut à Joachim, qui le rappela et le remplaça par le général Ambrosio.
Il était impossible de faire un plus mauvais choix. Ambrosio avait un frère, secrétaire intime du prince Léopold, deuxième fils du roi Ferdinand. Ce prince était à Vienne, et au moyen des relations naturelles qui durent s’établir entre les deux frères, il ne lui fut pas difficile de corrompre le nouvel ambassadeur.
Depuis son arrivée à Naples, le roi Joachim avait connu Ambrosio, et l’avait honoré d’une affection particulière; cet homme en avait profité pour étudier son caractère, et avait reconnu en lui une extrême susceptibilité jointe à une confiance souvent imprudente. Entrainer le roi à quelque démarche hostile envers l’Autriche, et qui déliât l’empereur de ses engagements avec lui, fut le moyen qu’il jugea le plus sûr de parvenir au but.
Le roi avait établi sur la frontière de la marche d’Ancône un cordon militaire que gardaient, chacune de son côté, les armées autrichienne et napolitaine. Le faire dépasser par quelque corps autrichien, ce qui amènerait des demandes d’explications auxquelles on dédaignerait de répondre, et amener ainsi le roi à quelque acte d’hostilité, fut le plan proposé par Ambrosio, et dont il s’engagea à préparer l’exécution.
Cependant les intrigues de Talleyrand avaient obtenu le succès qu’il s’en était promis, et la majorité du congrès s’était prononcée, malgré l’opposition de l’empereur d’Autriche, pour le rétablissement de Ferdinand sur le trône de Naples. Des indemnités avaient été stipulées pour le roi Joachim; il conservait le titre de roi pour lui-même, d’altesses pour ses enfants, et obtenait quatre duchés, à son choix, dans le royaume des Deux-Siciles. Les dotations et titres des régnicoles et des étrangers employés à son service étaient maintenus, soit qu’ils consentissent à servir Ferdinand, ou qu’ils voulussent quitter le royaume.
Cette décision ne satisfit point les ennemis de Joachim; ils voulurent le priver de l’indemnité qu’elle lui assurait. Le général Carascosa commandait les troupes napolitaines formant le cordon dans la marche d’Ancône. Il prêta l’oreille aux suggestions du traître Ambrosio, et écrivit au roi que les Autrichiens avaient dépassé la limite qui leur était assignée. Le fait était faux, mais le roi le crut, et prescrivit à Carascosa de faire respecter les conditions du traité. En conséquence, le général autrichien fut sommé de se retirer, à défaut de quoi il y serait contraint par la force. L’Autrichien, étonné, refusa; il s’en suivit un choc, après lequel il se replia d’une journée de marche au-delà des limites fixées par le traité.
Cette agression, surprise à la loyauté du roi Joachim, suffisait pour altérer ses relations pacifiques avec l’Autriche; elle fut aggravée par un événement qui frappa l’Europe de stupeur et la fit considérer comme une positive déclaration de guerre. Napoléon, sorti de l’île d’Elbe, était débarqué au golfe Juan. La conduite de Joachim fut regardée comme concertée avec l’empereur.
Il n’en était rien pourtant; la décision du congrès qui aurait pu motiver ce concert, était inconnue du roi, ainsi que le prouve la lettre suivante, que ce prince écrivait, le 8 mars, au général Desvernois:
« Monsieur le maréchal de camp,
Mon ministre de la Police générale a ordre de vous faire parvenir plusieurs imprimés qui concernent l’armée napolitaine en Sicile. L’un d’eux renferme la décision des quatre grandes puissances sur le sort de Ferdinand, et consacre le principe qui assure à ce prince une indemnité pour la perte du royaume de Naples.
Quant à l’événement de l’île d’Elbe, un courrier a porté en Angleterre l’assurance que les résultats, quels qu’ils soient, ne changeront rien à ma politique envers le gouvernement anglais. J’ai fait donner la même assurance au consul ainsi qu’à tous les particuliers de cette nation qui résident à Naples. Je vous autorise à voir le général anglais et à lui déclarer verbalement ma détermination.
Tout porte à croire que Napoléon a débarqué en France du 2 au 4 mars, et qu’il ne se serait jamais décidé à cette extraordinaire démarche, si la France ne l’y avait appelé. On est en conséquence autorisé à penser que le jour où il a touché le territoire français, une révolution se sera opérée à Paris, et que, selon toutes les apparences, au moment où j’écris, les Bourbons ne sont plus sur le trône.
Si les Anglais ne s’y opposent pas formellement, Ferdinand ne sera pas longtemps sur le sien. Il ne saurait faire le bonheur des Siciliens : sa mauvaise administration et surtout le déplorable état de ses finances sont un présage assuré de sa chute.
Si quelques régiments napolitains de Sicile demandaient à quitter cette île et à entrer à mon service, procurez-leur tous les moyens de transport ; demandez-en même, s’il le faut, aux Anglais qui, j’ose le croire, ne se refuseront pas à vous rendre ce service.
Inondez la Sicile et l’armée de vos agents; prenez en mon nom l’engagement d’aligner la solde des troupes napolitaines le jour où elles arriveront à Naples. Il vous sera facile de les décider à prendre cette détermination: les subsides anglais étant supprimés, il ne leur reste plus d’espoir d’être payés par le gouvernement sicilien.
Adressez-moi chaque jour des rapports télégraphiques sur ce qui se passe en Sicile. »
Aussitôt cette lettre reçue, le baron Desvernois prévint de sa visite le général Philips, et le 13 mars, malgré un gros temps de mer, il traversa le détroit et arriva à Messine. Le général anglais reçut avec une vive satisfaction l’assurance que le roi Joachim voulait continuer à vivre en bonne intelligence avec l’Angleterre, et s’étendit en éloges sur ce prince qu’il regardait comme le seul propre à régénérer la nation napolitaine et à l’élever au second rang des états européens. Il s’égaya beaucoup sur la stupéfaction des souverains réunis à Vienne à la nouvelle du retour de Napoléon en France et de sa marche triomphale à la tête d’une poignée de braves: mais, ajouta-t-il, il faut qu’il y prenne garde: pour compléter les merveilles de son règne, une telle entreprise doit être couronnée par le succès.
Quant aux moyens de faciliter aux soldats napolitains servant en Sicile leur retour sur le continent, le général anglais répondit qu’il ne pouvait, de son chef, se prêter à leur transport, mais qu’il soumettrait cette demande à lord Bontinek, commandant des forces britanniques à Palerme, dont il lui ferait connaître la décision: que du reste, il laisserait aux officiers et soldats napolitains la liberté de retourner à Naples, à leurs risques et périls. Que le roi, dit le général Philips en terminant l’entretien, reste étranger à l’événement de l’île d’Elbe, et il sera, ainsi que sa dynastie, consolidé sur le trône de Naples, malgré les trames odieuses de ses ennemis.
Le compte-rendu de cette entrevue fut envoyé au roi dès le lendemain, et le jour suivant, 15 mars, le général Devernois reçut de M. de Coucy, secrétaire intime du cabinet du roi, cinq cents exemplaires des proclamations de Napoléon, datées du golfe Juan, avec invitation de les répandre en Sicile, et de faire connaître l’effet qu’elles y produisaient.
Cet effet fut extraordinaire: en quelques jours la Sicile entière fut en effervescence. En vain la police s’efforça de surprendre et de saisir les agents napolitains, elle accusa les Anglais d’avoir fait afficher les proclamations, et les sbires attaquèrent des soldats de cette nation. Le peuple les défendit et le sang coula dans Messine. Le gouvernement sicilien mit une seconde fois à prix la tête du général Desvernois.
Cependant Joachim avait appris la décision du congrès qui le dépouillait de la couronne de Naples pour la rendre à Ferdinand. Il se hâta de déclarer qu’il soutiendrait ses droits et partit pour Aneône. Desvernois reçut l’ordre d’adresser ses dépêches à la reine et d’entretenir avec les Anglais les relations les plus amicales.
Ce fut dans les premiers jours d’avril qu’une proclamation du roi, en annonçant sa déclaration de guerre à l’Autriche, appela les peuples d’Italie à l’indépendance. Le général Carascosa mit ses troupes en mouvement. L’armée autrichienne fut promptement refoulée au-delà de Bologne, où le roi de Naples établi son quartier-général. Il se préparait à poursuivre ses avantages, quand lord Bentinck lui fit connaître que s’il continuait sa marche, l’Angleterre se rangerait du côté de ses adversaires.
Il n’en fallut pas davantage pour comprimer l’élan des populations de l’Italie septentrionale; Joachim s’arrêta et les Autrichiens se remirent de leur frayeur. Des renforts considérables leur arrivèrent et ils prirent l’offensive. Le prince Léopold de Sicile, qui commandait leur avant-garde, excita les soldats napolitains à la défection, en leur promettant des biens et des grades. Ces lâches appels à la trahison n’eurent que trop de succès.
L’armée napolitaine s’était repliée sur Macerata où d’immenses magasins avaient été établis par l’ordre du roi qui se proposait d’y attendre l’ennemi. Mais d’infidèles agents les avaient pillés et vendus à des Juifs pour leur compte particulier. Il fallut que l’armée continuât son mouvement de retraite devant quelques milliers d’Autrichiens qui, néanmoins, ne s’avançaient qu’avec la plus grande circonspection. Le désordre se mit dans les troupes, encouragé par des officiers généraux même. Le prince Pignatelli Strongoli, auquel nous avons vu jouer un si triste rôle en Catalogne, se mit à parcourir les rangs de sa division, en criant qu’il ne convenait point aux Napolitains de combattre l’Autriche; le maréchal de camp Daquinio dit hautement qu’il fallait que le roi abdiquât. Déjà la division Pignatelli se débandait à la suite de son général, quand Joachim accourut et rétablit l’ordre. Pignatelli et Daquinio furent arrêtés, et quoiqu’ils eussent mérité d’être fusillés sur-le-champ, le roi se contenta de les faire jeter dans les prisons de Capoue, d’où ils ne devaient sortir que pour être jugés par un conseil de guerre.
Sur ces entrefaites, le 19 avril, l’insurrection avait éclaté dans la plaine de Polistina, dans les circonstances suivantes. Le colonel commandant la Calabre ultérieure, traversait la forêt de Rosarno, suivi de trente gendarmes à cheval et de deux cents hommes d’élite de la garde civique soldée. Douze cents insurgés, prévenus de son passage, l’y attendaient depuis la nuit précédente. Leur chef, qui commandait à l’insurrection tout entière, était un jeune homme appartenant à l’une des premières familles de Polistina. Le colonel s’avançait en pleine sécurité, lorsque tout-à-coup il se voit entouré et forcé de mettre bas les armes. Il est conduit avec son escorte à Polistina, aux cris de Vive l’indépendance italienne! devise qu’avaient adoptée les insurgés et qu’on lisait écrite sur leur drapeau.
Cette levée de boucliers, dont les forces s’accroissaient d’heure en heure, s’élevait à près de douze mille hommes, qui avaient pris position en avant de Castelnuovo, lorsque, dans la nuit du 22 au 23 avril, le général Desvernois en reçut le premier avis. Il partit aussitôt pour son camp de la Corona, en tira deux bataillons et marcha droit à Castelnuovo. Attaqués de front et sur leurs derrières par ces troupes auxquelles se réunirent les gendarmes et les deux cents gardes civiques faits prisonniers, les insurgés furent mis en pleine déroute et laissèrent sur le champ de bataille leur drapeau, cinquante-trois morts, cent cinquante blessés, quinze cents fusils et beaucoup d’effets militaires. Le colonel, qui avait été conduit et gardé à vue à Polistina, y fut délivré, et à la demande des autorités de la ville fut accordée une amnistie générale, dont ne fut excepté que le chef de l’insurrection, qui s’était réfugié en Sicile, et dont le père et le fils furent emmenés comme étages à Campo.
Cependant les progrès de la défection avaient affaibli l’armée du roi, qui, néanmoins, rassuré par le courage et le dévouement des soldats restés dans les rangs, n’hésita pas, le 2 mai, à présenter, à Tolentino, la bataille à l’ennemi. La victoire se déclara pour lui, mais elle n’améliora point sa situation : immédiatement après, lord Bentinck lui déclara la guerre au nom de son gouvernement.
Le commandement des forces britanniques à Messine était passé des mains du général Philips dans celles d’un général d’origine française, nommé Duplat. Cet officier, sans dénoncer la rupture, fit capturer plusieurs bâtiments napolitains, et répondit aux explications demandées par le général Desvernois, qu’il n’agissait ainsi que par les ordres qu’il avait reçus.
La vengeance ne se fit point attendre. En 1810, le roi Joachim avait établi à Il Cavallo, au moment où il se disposait à descendre en Sicile, une batterie dont les boulets atteignaient facilement le phare de Messine. Le général ordonna qu’elle tirât sans interruption sur le phare et sur la flottille anglo-sicilienne stationnée dans le port. Le commandant du phare et plusieurs marins anglais et siciliens furent tués, et la flottille se hâta de se mettre à l’abri du feu qui la criblait, en se réfugiant sous la citadelle de Messine. Mais des partis napolitains se mirent à traverser furtivement le détroit, et tombèrent inopinément sur les soldats anglais et siciliens, dont un grand nombre furent faits prisonniers.
Tous ces détails, dont la reine régente fut exactement informée, valurent au général Desvernois la lettre suivante de cette princesse :
« Monsieur le Général, C’est avec plaisir que je vous témoigne ma satisfaction de votre zèle et de votre dévouement. Continuez à maintenir la tranquillité dans la division que vous commandez : rassurez les populations si elles montrent quelque inquiétude : donnez une bonne direction à l’esprit public ; faites surveiller tout le littoral avec l’exactitude la plus rigoureuse ; qu’il ne débarque pas un individu qui ne soit signalé et connu.
La Sicile pouvant espérer que dans l’état de guerre où nous sommes, il lui sera facile de jeter des brigands sur nos côtes, il faut qu’elle voie le contraire, et que toutes ses tentatives à cet égard deviennent inutiles.
Après de brillants succès, le roi a résolu de concentrer son armée, et de prendre de nouvelles dispositions. Le détail de ses opérations vous sera envoyé dans le Moniteur des Deux-Siciles. La sécurité du roi est entière.
Les nouvelles de France sont de jour en jour plus satisfaisantes ; celles qui me sont parvenues aujourd’hui ne laissent rien à désirer ; l’issue de la lutte ne peut être douteuse.
Empéchez de circuler et détruisez les faux bruits que pourrait répandre la malveillance, et propagez ceux qui sont capables de tranquilliser les populations.
Sur ce, je prie Dieu, etc.
CAROLINE. »
Ce ne fut pas seulement dans l’armée commandée par le roi que la trahison s’efforça de paralyser ses défenseurs, elle essaya de se glisser dans la division des Calabres, au moyen d’une correspondance entretenue par des officiers généraux et supérieurs employés dans l’armée de Joachim. Afin de faciliter le débarquement des Anglo-Siciliens, les officiers de la division furent engagés à décider le général Desvernois à abandonner, sous prétexte qu’il n’était plus tenable, le poste qu’il occupait sur le détroit, et à se retirer à Maïda, qui domine le golfe de Sainte Euphémie, d’où il pourrait, disaient-ils, couvrir plus aisément la capitale.
C’était abandonner sans combat vingt lieues de pays, dont l’ennemi se serait immédiatement emparé. Le général refusa de commettre une telle lâcheté et enjoignit à ses officiers de rompre toute correspondance avec les hommes qui leur avaient suggéré un aussi perfide conseil.
Prise d’armes de vingt mille Calabrois. Succès et revers du roi Joachim. Prise d’Aquila. Retour à Naples et fuite du roi. Convention de Casalanza. Fermeté du général Desvernois. Tentative d’assassinat. Proposition du général Duplat. Conseil de guerre. Capitulation. Adieux de Desvernois à son corps d’armée. Réception qui lui est faite à Messine. Il s’embarque pour la France.
Les circonstances graves où se trouvait le royaume avaient profondément ému la belliqueuse population des Calabres; le bulletin de la victoire de Tolentino la remplit d’enthousiasme, et, de toutes parts arrivèrent au général Desvernois les demandes les plus pressantes d’organiser et d’armer les gardes civiques, qui se chargeraient de pourvoir elles-mêmes à leur subsistance.
Ces demandes furent accueillies; en quelques jours vingt mille hommes reçurent des armes et se réunirent aux troupes de ligne. Il en fut formé deux divisions et une réserve, que soutinrent vingt pièces de canon de campagne, sans y comprendre la grosse artillerie dont étaient armés la redoute royale et les forts de Scylla et de Reggio.
Le roi Ferdinand venait de publier une proclamation dans laquelle il se présentait aux habitants des Calabres comme un père tendre et affectueux qui, après une longue séparation, brûle de se retrouver au milieu de ses enfants. Une proclamation énergique du général en détruisit l’effet, et le 7 mai, le corps d’armée des Calabres, fort de vingt-trois mille combattants, fut rassemblé sur le littoral, en face de Messine, où, de son côté, le roi Ferdinand passait en revue, hors de la portée des batteries napolitaines, l’armée anglo-sicilienne.
Cependant le roi Joachim, vainqueur à Tolentino, pressait vivement les Autrichiens dans leur retraite. Aucun d’eux peut-être ne serait rentré dans l’Allemagne, si d’après l’avis du prince Léopold de Sicile, le général en chef Bianchi ne fût parvenu à se jeter dans les Abruzzes. Il n’y avait qu’un seul passage, le défilé d’Andredoco, par où il pût y pénétrer, et cent hommes auraient suffi pour y arrêter une armée nombreuse. Il n’était pas même gardé!… Les troupes autrichiennes le franchirent sans obstacle, et leur avant-garde se présenta devant Aquila dont les portes lui furent aussitôt ouvertes par le chef de bataillon Patrice, le même dont la lâcheté s’était signalée à Palmi en janvier 1815.
La perte de cette place, seconde clef du royaume, ne découragea pas le roi. Il résolut de se jeter sur les derrières de l’ennemi pour intercepter ses communications et lui couper la retraite. Ce mouvement hardi, imité de celui de Napoléon en Champagne en 1814, fut le signal de sa perte; la désertion se répandit comme un torrent dans ses troupes, et il dut songer à regagner Naples en toute hâte, afin d’y préparer ses derniers moyens de défense. Il se mit en marche, accompagné seulement de six cents cavaliers de sa garde.
Rien n’était pourtant encore désespéré; la désertion n’avait eu pour cause qu’un irrésistible désir des soldats de revoir un instant leurs familles dont ils croyaient que par suite du mouvement de l’armée, un grand intervalle allait les séparer, et à tout instant on en voyait rejoindre leurs corps. A Naples éclatait un belliqueux enthousiasme, excité par la présence de la reine et de ses enfants; mais vingt-quatre heures suffirent pour l’éteindre; les promesses et l’or prodigués et distribués par les partisans de Ferdinand refroidirent tous les cœurs. Un lâche abandon fut le prix des bienfaits répandus pendant huit années par le malheureux Joachim, qui, rentrant dans son palais, se jeta dans les bras de la reine, et s’écria: « Tout est perdu, hors l’honneur, et je n’ai pu mourir! »
L’ennemi s’avançait, et toute résistance, momentanée même, étant reconnue impossible, il était urgent que l’infortuné prince et sa famille pourvussent à leur sûreté. Un vaisseau anglais était entré dans le port de Naples; il les reçoit à son bord, et fait voile aussitôt pour l’île d’Ischia. Un gouvernement provisoire est établi, et envoie au quartier général autrichien le général Carascosa pour y traiter d’une capitulation, qui, le 20 mai, est signée par cet envoyé et le général Neiperg à Casalanza.
Dans cette capitulation, le général napolitain, digne mandataire de ses lâches compatriotes, trahit sans honte les intérêts de son souverain et ceux des militaires étrangers qui servaient dans ses troupes. Tous ceux qui faisaient partie de celle que le roi commandait en personne, furent déclarés prisonniers de guerre et durent être conduits en Hongrie.
Cette catastrophe n’ébranla point la fidélité du général Desvernois, et son attitude en imposa tellement aux Anglo-Siciliens qu’ils n’osèrent effectuer leur projet de descente, et se bornèrent à jeter une centaine de brigands sur la côte, entre Bova et Montebello. Les populations s’élancèrent à leur poursuite, les exterminèrent et s’emparèrent du bâtiment qui les avait amenés. Ce bâtiment, conduit à Reggio, y fut vendu au profit des braves qui l’avaient capturé et qui vinrent présenter au général six têtes de brigands qui furent plantées sur la tour de San Francisco.
Irritée de ce nouvel échec, la police de Messine en revint à ses projets d’assassinat, et parvint à corrompre un des agents du général, qui promit, aidé de deux scélérats de son espèce, de lui apporter la tête de cet officier. Il se mit aussitôt à l’œuvre, revint à Reggio, s’introduisit furtivement au quartier-général, et pénétra dans les appartements. Un planton l’arrêta et le trouva armé d’un poignard. L’assassin voulut résister, et à ses cris, furent tirés au dehors deux coups de feu dont l’un atteignit une sentinelle. La garde se mit aussitôt à leur recherche et les arrêta. Amenés tous trois devant le général, il les interrogea lui-même, et leurs aveux l’ayant convaincu de leur criminel dessein, il les fit fusiller et ordonna que leurs têtes fussent jetées sur le rivage de Messine.
Cette tentative de meurtre fut la dernière; le roi Ferdinand en fut informé par le gouverneur de Messine prince Della Scaletta; il défendit à sa police d’user à l’avenir de si honteux moyens, et annula la promesse qu’elle avait faite d’une prime de dix mille ducats.
Cependant il fallait remédier à l’épuisement des fonds du trésor, occasionné par l’entrée en campagne de l’armée napolitaine, et qui allait arrêter le paiement de la solde du corps d’armée calabrois. Le général fit appel au patriotisme des officiers et des employés civils, et donnant l’exemple lui-même, abandonna les deux tiers de son traitement. Les officiers et employés en laissèrent le cinquième, qui devait leur être remboursé aussitôt la crise passée.
Ce fut le 25 mai qu’une estafette apporta au général Desvernois la nouvelle de la capitulation de Casalanza et des événements qui l’avaient suivie. Dans l’espoir que le roi Joachim viendrait rejoindre le corps d’armée des Calabres, l’estafette eut ordre de garder le plus profond silence; la distribution des lettres venant de Naples et des provinces occupées par l’ennemi fut arrêtée, et toute communication interdite par une nouvelle ligne d’avant-postes.
Inutiles précautions! le lendemain, 26, à six heures du soir, un officier parlementaire anglais se présenta au quartier-général, porteur d’une lettre du général anglais Duplat, qui lui écrivait qu’en vertu de la capitulation qui restituait le royaume de Naples au roi des Deux-Siciles, il l’invitait à remettre, dès le jour suivant, les provinces des Calabres aux troupes anglo-siciliennes qui allaient s’embarquer pour en prendre possession.
Un conseil de guerre fut aussitôt convoqué, et le général Desvernois lui communiqua les nouvelles et la lettre qu’il venait de recevoir. En même temps il exposa et son espérance de l’arrivée prochaine du roi, et son opinion que le traité de Casalanza ne concernait point le corps des Calabres. Le conseil se rangea à cet avis, et répondit à la sommation par un refus positif, dont l’expression fut remise à dix heures du soir au parlementaire qui, pendant la délibération, avait été gardé à vue. Cet officier partit aussitôt, mais l’agitation de la mer ne lui ayant point permis de repasser le détroit, il fut ramené au quartier-général.
Cependant la gravité des circonstances nécessitant leur réunion, les officiers qui composaient le conseil de guerre ne s’étaient point séparés, et la délibération avait été reprise sur les mesures qui devaient être adoptées. Le colonel du 4ᵉ régiment d’infanterie prit la parole ; il exposa qu’il était inutile d’attendre l’arrivée du roi qui, reçu à l’île d’Ischia par le général Manhès, ne s’y était arrêté que peu d’instants et avait fait voile pour la France ; qu’il était étonnant que le général Manhès eût laissé ignorer ces détails, affirmés par une lettre du quartier-maitre du 4ᵉ régiment ; que dix mille Autrichiens, dont deux mille de cavalerie, avec vingt pièces d’artillerie, marchaient sur les Calabres pour livrer bataille, de concert avec les Anglo-Siciliens, et qu’enfin une victoire remportée sur le détroit ne pourrait changer l’état des affaires.
A ces puissantes raisons qu’appuyèrent tous les membres du Conseil, le général Desvernois ne crut point pouvoir opposer de résistance ; un projet de capitulation fut aussitôt rédigé, et remis au parlementaire, qui partit à l’aube du jour et le rapporta le lendemain 28 mai, ainsi conçu :
Art. 1er Il est assuré aux populations des Calabres protection constante pour l’avenir et oubli pour le passé.
Art. 2. Les Français militaires ou employés civils, et autres étrangers au service de Naples, leurs femmes, enfants et domestiques, qui désireront se transporter en France avec leurs propriétés, y seront transportés aux frais du gouvernement sicilien sous la garantie de la Grande-Bretagne.
Art. 3. Les officiers et employés de l’administration, soit civile, soit militaire, conserveront leurs armes et bagages.
Art. 4. Les officiers et soldats nés sujets de S. M. Sicilienne resteront à son service. Quant aux officiers et militaires français, ils pourront s’embarquer librement en donnant leur parole d’honneur de ne servir ni contre les alliés, ni contre Louis XVIII, roi légitime de France, durant la présente guerre.
Art. 5. La solde des officiers nés sujets de S. M. qui resteront à son service, sera comprise dans le règlement général de l’armée ; celle de ceux qui sortiront du royaume ne sera sujette à aucun paiement. Quant aux crédits de l’administration des subsistances, il sera fait bonne justice.
Art. 6. Relativement au commandant en chef des Calabres, baron du royaume, doté d’un majorat en fonds de terre, provenant de couvents supprimés et situé à Altomonte, arrondissement de Castrovillari, Calabre citérieure, transmissible à ses descendants, S. M. s’en rapporte strictement à l’article 2 de la capitulation signée à Casalanza, le 20 de ce mois.
Art. 7. Pour les bestiaux, denrées, récoltes, fruits pendants, objets mobiliers et le reste, qui se trouvent dans ledit majorat d’Altomonte, ledit commandant en chef des Calabres constituera un fondé de pouvoirs pour en opérer la vente en son nom et lui en faire remettre le montant en France.
Art. 8. Toutes les personnes qui doivent partir pour la France se rendront à Messine, où elles seront embarquées le plus tôt possible.
Fait au quartier-général de Campo le 27 mai 1815, et ratifié à Messine le 28 mai 1815.
Signés Desvernois, Duplat, major-général.
Dans l’intervalle de temps qui s’écoula entre l’envoi de cette capitulation et la ratification du général anglais, le baron Desvernois fit ses adieux aux chefs des patriotes calabrois qui avaient répondu à son appel aux armes avec tant d’empressement. « Si le roi Joachim, leur dit-il, n’est pas venu se mettre à votre tête, c’est qu’il a jugé son épée nécessaire à Napoléon. Mais lorsque les ennemis de la France, qui sont aussi les vôtres, auront été repoussés et vaincus, il reparaitra dans ses états, et infligera aux traîtres le châtiment qu’ils ont mérité. Entretenez les populations dans cette espérance que peu de mois verront réaliser. »
Deux heures après, les milices calabroises se séparèrent et reprirent le chemin de leurs foyers.
Le 28 au matin, le général conduisit à Reggio les troupes de ligne et les consigna dans les casernes où elles brûlèrent leurs cartouches. Il reçut ensuite les autorités civiles et ecclésiastiques, et les engagea à maintenir la tranquillité publique, lorsque le changement qui venait de s’opérer aurait reçu son exécution.
La ratification de la capitulation lui étant parvenue, il permit aux autorités d’envoyer une députation au roi Ferdinand. Vers deux heures de l’après-midi, les troupes siciliennes et un bataillon du régiment suisse Vogelsang, débarquèrent sous les ordres du général Nunziante, et à cinq heures, Desvernois et sa suite montèrent sur le bâtiment destiné à les conduire à Messine. Les autorités et les principaux habitants l’accompagnèrent jusqu’au port en lui prodiguant les marques d’intérêt les plus touchantes. A Messine, il descendit dans un hôtel préparé pour le recevoir, dont la garde avait été confiée à un piquet, commandé par un capitaine anglais.
La position politique du général lui imposait la plus grande réserve. Son hôtel était situé en face d’un couvent où résidait le roi; il ne demanda point à présenter ses hommages à ce prince qui ne cessait de s’informer de la conduite qu’il avait tenue près des députations calabroises qui se succédaient pour lui prêter serment de fidélité. Leurs rapports le frappèrent tellement que le marquis Federico Genovese de Reggio, ami intime du général, fut chargé de lui offrir le grade de lieutenant-général, et le gouvernement des Calabres. Desvernois refusa, ne se croyant point délié de ses serments envers le roi Joachim, et renvoya au prince Della Scaletta un équipage que ce ministre avait mis à sa disposition.
Les relations qu’il avait eues avec le général anglais l’ayant décidé à lui faire une visite, il accepta une invitation à un dîner auquel assistèrent tous les officiers supérieurs anglais et quelques seigneurs siciliens, qui le comblèrent de témoignages d’estime et de considération.
Telle était sa situation, lorsque le 1er juin, arriva un officier d’état-major autrichien, qui en vertu de la capitulation de Casalanza, le réclama lui et sa suite, comme prisonniers de guerre. Le général anglais prit les ordres du roi Ferdinand, et répondit par un refus. Le surlendemain, 3 juin, tout étant disposé pour son départ, le baron Desvernois mit à la voile, et le 10, aborda à Toulon sous pavillon parlementaire.
Arrivée à Toulon. Le roi Joachim à Plaisance. Accueil qu’il fait à Desvernois, qu’il élève au grade de lieutenant-général. Séjour à Plaisance. Derniers adieux. Départ pour Marseille. Insurrection royaliste. Arrestation du général et pillage de ses effets. Le marquis de Rivière. Départ de Marseille. Passage à Avignon. Retour à Lons-le-Saunier. Le général se rend à Paris.
Le traité d’alliance conclu entre l’Autriche et le roi Joachim en 1814 avait excité en France contre ce prince et les militaires de cette nation restés à son service une extrême irritation. Aussi, dès que les marins français eurent aperçu le pavillon napolitain flottant sur le bâtiment à côté du pavillon parlementaire, ils ne purent s’empêcher d’insulter les passagers, et plus tard, de nombreuses provocations en duel furent adressées aux officiers de la suite du général Desvernois par ceux des troupes en garnison à Toulon.
La quarantaine terminée, le général débarqua et apprit que, depuis près de quinze jours, le roi Joachim séjournait à Plaisance, maison de campagne située à deux kilomètres de la ville, et appartenant à l’amiral Lallemand. Le roi avait été, de son côté, informé de l’arrivée du vaisseau, et en mettant pied à terre, Desvernois trouva un envoyé de ce prince, chargé de le conduire dans la retraite momentanée qu’il s’était choisie.
C’était le 14 juin. Aussitôt qu’il aperçut le général, le roi vint à lui: « Je suis heureux de vous revoir, vous et tous les braves qui vous accompagnent. Votre sort à tous m’a d’abord vivement inquiété. Ce n’est qu’en arrivant ici que j’ai connu votre position dans les Calabres, et j’ai bien regretté de n’être pas allé vous rejoindre. — Nous vous attendions à toute heure, répondit le général, mais puisque nous vous avons trouvé, souffrez que nous ne nous séparions plus jusqu’au moment où vous serez rentré dans Naples. — Je l’entends bien ainsi, répliqua le roi; embrassez-moi, général, et que ce témoignage de mon estime particulière pour vous, en soit un de ma reconnaissance pour les braves qui vous ont suivi. Aussitôt que l’empereur aura remporté dans le nord ses premiers succès, il m’a promis le commandement de l’armée, qu’il renforcera de vingt-cinq mille hommes. Mais un secours est nécessaire aux militaires qui vous accompagnent; dressez-en l’état par grade, afin que je fixe la somme à accorder à chacun d’eux. Chaque jour vous viendrez vous asseoir à ma table. »
Cet état fut dressé dans la journée; chaque soldat ou commis d’administration reçut trente francs; les chefs de bataillon, soixante et quinze francs; les capitaines soixante; les lieutenants ou sous-lieutenants cinquante.
Les jours suivants, Desvernois ne quitta point le roi, il arrivait à Plaisance à huit heures du matin; ce fut dans un de ces longs entretiens que ce prince lui dit: « Je vous nomme lieutenant-général, grand officier de ma couronne, et pour que vous ne me quittiez plus, je vous attache à ma personne en qualité d’aide-de-camp. »
Cependant les duels se succédaient; pour les arrêter, le général Desvernois se plaignit au commandant de la place, dont une défense sévère fit cesser toutes les provocations.
Le 20 juin, le roi reçut la visite du général Tugny, commandant l’artillerie à Toulon, et qui avait rempli à Naples les fonctions de ministre de la guerre et de la marine. Desvernois et lui se revirent avec plaisir, et ce général, en présence du prince, lui conseilla d’offrir ses services à l’empereur, ajoutant que cela aurait déjà dû être fait. « Cela est vrai, dit le roi, et c’est moi qui en suis la cause. Allez écrire votre demande au prince d’Eckmuhl. » Desvernois se retira aussitôt, et entrant chez le secrétaire du cabinet, M. de Coucy, y écrivit cette demande qui plus tard servit de prétexte pour faire rejeter toutes les réclamations qu’il adressa au gouvernement royal.
Depuis longtemps le duc d’Otrante et le général Belliard entretenaient le roi dans l’espérance qu’il recevrait l’ordre de l’empereur de prendre le commandement de l’armée d’Italie. Joachim, fatigué d’attendre et irrité d’avoir vu subordonner le roi de Westphalie au maréchal Davoust, ce qui, à ses yeux, dégradait la dignité royale, résolut d’aller s’établir dans une maison de campagne qu’il avait louée aux environs de Lyon. Le 22 juin, il ordonna au général Desvernois de partir le lendemain pour Marseille, de remettre à la disposition du commandant de la 8ᵉ division les militaires qu’il avait ramenés des Calabres, et de venir le rejoindre à Vienne (Isère).
Le soir, les officiers revenus des Calabres firent au roi leur visite d’adieu, et à chacun d’eux fut distribué un napoléon de vingt francs. Le général ne se retira qu’à onze heures du soir, et après un dernier embrassement le roi le congédia en lui disant : « Au revoir, à bientôt ! » C’étaient les dernières paroles que Desvernois dût entendre de sa bouche; il revint chez lui l’âme brisée et remplie de sombres pressentiments qui ne devaient que trop tôt se réaliser. Le généreux prince s’était efforcé, mais en vain, de lui faire accepter un don de dix mille francs.
Toutes ces émotions lui occasionnèrent une fièvre, qui se déclara pendant la nuit, et qui augmenta tellement pendant le voyage que le délire s’y était joint, lorsque le soir, il descendit à Marseille à l’hôtel de la Croix de Malte. Alarmée de son état, madame Desvernois fit appeler un médecin qui la rassura et se borna à ordonner une potion assoupissante et à recommander beaucoup de calme et de repos. Le matin, la fièvre avait disparu, et le général se disposait à continuer sa route, lorsque le médecin qui survint, le décida à retarder son départ jusqu’au lendemain, 25 juin.
Tous les préparatifs étaient achevés; il était neuf heures du matin, et les deux époux déjeunaient, lorsque tout-à-coup des cris tumultueux et l’explosion de plusieurs coups de fusil les firent courir tous deux à la fenêtre. Des cris de Vive le roi! et la substitution du drapeau blanc au drapeau tricolore leur en apprirent la cause; c’était la réaction royaliste qui éclatait avec une indicible fureur. Le général était immobile de stupeur, quand sa femme le fit retirer précipitamment. Au même instant partit un coup de fusil, dirigé contre lui par un de ces brigands qui pendant trois jours entiers, épouvantèrent Marseille de leurs vols et de leurs assassinats.
Le drapeau tricolore flottait encore à une des fenêtres, et sa vue avait attiré devant l’hôtel une foule de forcenés qui demandaient qu’on leur livrât le général castanier (c’était le nom qu’ils donnaient aux partisans de l’empereur) qui y était logé. Le propriétaire, M. Roubeau, se hâta de faire disparaitre le drapeau qui les offusquait, et le remplaça par le drapeau blanc. En même temps arrivèrent deux envoyés du comité royaliste qui dirigeait le mouvement; ils sommèrent le général de les suivre. Toute résistance lui eût été funeste; il obéit, et protégé par eux et par le maître de l’hôtel contre les cris de mort dont il était l’objet, il arriva devant le comité.
L’interrogatoire qu’il y subit fut minutieux et sévère; il y répondit avec sincérité, et l’extrait qu’il présenta de sa capitulation de Campo lui concilia ces juges improvisés qui ne tenaient leur mission que d’eux-mêmes. Tout-à-coup son ordonnance vient lui annoncer que ses chevaux et son équipage ont été saisis. A l’explication de ce fait que demande le général le comité répond qu’il en a donné l’ordre, afin d’empêcher tout ce qui pouvait nuire au succès de la cause royale, et déclare à Desvernois que pour le préserver du danger où le jetait l’effervescence populaire, il allait être conduit, sous bonne escorte, au château d’If. Sur sa demande, il lui est donné une déclaration attestant que ses chevaux et ses effets ont été pris en vertu des ordres du comité.
Le directeur des postes de Marseille était M. Gauthier, beau-frère de madame Desvernois. En proie aux plus cruelles inquiétudes, elle avait eu recours à lui, et en avait obtenu son intercession auprès du comité. Sur sa demande, le général y fut ramené, puis reconduit à son hôtel, où, soit pour sa sûreté, soit pour s’assurer de sa personne, fut placée une sentinelle.
A son retour devant le comité, le général avait appris que tous ses effets, dont la valeur s’élevait à près de soixante mille francs, avaient été pillés. A cette nouvelle, il ne put contenir son indignation : « Jamais, s’écria-t-il, » pareil vandalisme ne s’est vu en Europe ; j’ai fait la guerre » aux Arabes, aux Turcs, aux Espagnols ; j’ai été respecté par les Calabrois, et c’est dans une des principales villes de France que des scélérats viennent me dépouiller du peu de fortune qui me restait. » Le comité royaliste entendit ces justes plaintes sans manifester aucune émotion.
Il ne restait au général que trois mille francs en or, renfermés dans une bourse dont madame Desvernois ne se séparait jamais.
Gardé à vue dans l’hôtel, le général ne put se joindre aux troupes du général Verdier, qui, la nuit suivante, se mirent en retraite sur Toulon, poursuivies par les brigands de Marseille, à la tête desquels s’était placé le général Loverdo. L’avant-garde tomba dans une embuscade, d’où elle ne s’échappa qu’après avoir essuyé, à bout portant, plusieurs décharges meurtrières.
Le 27 juin au soir, arriva à Marseille un commissaire général du roi, le marquis de Rivière, qui s’empressa d’applaudir hautement à toutes les horreurs dont la ville, depuis trois jours, était le sanglant théâtre. C’était ce même marquis de Rivière qui, en 1804, condamné à mort comme complice de Georges Cadoudal, avait dû sa grâce à l’intercession de Joachim Murat et de son épouse. Sur son ordre, le général Desvernois fut amené devant lui, et après un entretien où celui-ci lui exposa sa position, il le maintint en état d’arrestation, et exigea qu’il se soumit, sous sa parole d’honneur, à ne paraître ni sur la Canebière ni sur le port, et à ne point dépasser les portes de la ville. Le général s’y refusa, et le zélé marquis ordonna qu’il fût exercé à son égard une active et sévère surveillance.
Quatre jours après, le général napolitain Rosetti vint au nom du roi Joachim, demander les passeports nécessaires à ce prince pour qu’il pût se rendre en sûreté à Cahors, sa ville natale, où il voulait attendre que les souverains alliés eussent statué sur son sort. Non-seulement le marquis les refusa, mais il couvrit la campagne d’agents chargés d’arrêter le malheureux roi, qui, pour échapper à leur poursuite, dut se réfugier, seul avec son valet de chambre, dans un enfoncement de rocher, où, pendant trois jours, il n’eut pour subsister que quelques galettes de biscuit de mer et une bouteille de rhum. Reçu au bout de ce temps chez un fermier qui l’accueillit avec tout le respect dû à son rang et à son infortune, il put y attendre que son fidèle serviteur lui eût trouvé une barque qui le transportât, dénué de tout, en Corse, où l’ingrat marquis de Rivière se hâta de le poursuivre encore, et ne recueillit que la honte de cette odieuse expédition.
Cette demande de passeports avait redoublé la surveillance dont le général Desvernois était l’objet; ce ne fut que lorsque le marquis fut convaincu du départ du roi, qu’il lui fut permis de quitter Marseille. Le 4 août, il reçut ses passeports avec injonction de partir immédiatement.
Arrivé à Avignon, où, trois jours auparavant, avait été assassiné le maréchal Brune, il y courut les plus grands dangers. A la lecture de ses passeports, la populace, toujours ameutée, le prit pour le général Mouton-Duvernet, qui devait, un an plus tard, tomber victime des passions frénétiques du parti triomphant. Enfin il arriva à Valence, première ville où il put dire qu’il retrouvait des compatriotes et des Français.
De Valence, il poursuivit, sans s’arrêter, sa route jusqu’à Lons-le-Saunier. Il était urgent qu’il se rendit à Paris pour faire régulariser sa position dans l’armée française dont les ordres de Napoléon l’avaient momentanément détaché. Après quelques jours de repos passés auprès de sa mère, il la quitta et partit pour la capitale où l’attendaient tant d’obstacles élevés par l’esprit de parti, et tant de déceptions dont le chapitre suivant nous offrira le tableau.
Difficultés éprouvées par le général Desvernois. Audience du maréchal Gouvion Saint-Cyr. Ordonnance royale du 20 décembre 1815. Desvernois est classé colonel de cavalerie. Deuxième audience du ministre. Ministère de Latour-Maubourg; le général est reconnu maréchal de camp honoraire. Son voyage à Naples. L’avocat Palmiéri. Séjour à Paris du roi des Deux-Siciles, François 1er. Ses promesses. Le roi Charles X et le dauphin. Révolution de juillet 1850. Desvernois est nommé commandant de place à Rochefort. Sa mise à la retraite. Nouvelles et inutiles réclamations. Conclusion.
Le moment était on ne peut plus défavorable pour faire valoir les justes réclamations que le général Desvernois avait à présenter. Le désastre récent de Waterloo, le licenciement de l’armée de la Loire, la surabondance d’officiers de tout grade rentrés en France des prisons de l’ennemi et du service des frères de Napoléon, les mauvaises dispositions du ministre de la guerre et de ses commis, qui affectaient de voir dans les réclamants les promoteurs de la dernière invasion, tout semblait lui opposer une infranchissable barrière.
Mais c’était surtout contre ceux qui sortaient du service de Naples que les préventions étaient poussées jusqu’à l’outrage. Un décret du 22 février 1814 et une ordonnance du 22 décembre suivant avaient prononcé la déchéance contre tout militaire français qui n’aurait pas justifié de sa rentrée en France dans un délai fixé.
Ce fut ce que ne manqua pas de lui opposer le maréchal Gouvion Saint-Cyr dans l’audience qu’il lui accorda le 25 août. Le général lui répondit que le décret et l’ordonnance, dont au reste il n’avait pas eu besoin pour régler sa conduite, lui étaient restés inconnus, ce dont la certitude pouvait être acquise par l’intermédiaire du ministre des affaires étrangères, à qui il était facile d’obtenir à Naples des renseignements exacts.
Le ministre adopta cet expédient et, sur sa demande, le général lui remit ses états de service. Les renseignements furent pris à Naples; il en résulta que ni le décret ni l’ordonnance n’avaient été notifiés aux militaires de l’armée napolitaine. Il n’existait donc aucun motif pour prononcer leur déchéance.
C’était un grand obstacle écarté, mais le 25 septembre suivant, un chef de bureau du ministère, nommé Courtois, que de nombreux méfaits firent chasser peu de temps après, fit signer par le duc de Feltre, qui avait succédé à Gouvion Saint-Cyr, un projet de réadmission des officiers revenus de Naples après le 15 avril, et le 20 décembre ce projet fut converti en ordonnance royale. Tous les intérêts y étaient blessés, ainsi que la justice elle-même; le général réclama vivement, mais en vain. Quoique Desvernois comptât comme colonel quatre ans sept mois de grade et trois campagnes; quoiqu’il fût maréchal de camp depuis plus de deux ans, et qu’il eût rempli toutes les fonctions de lieutenant-général, le duc de Feltre s’obstina à ne lui reconnaître que le grade de colonel de cavalerie, à dater du jour de l’ordonnance, ce qui le plaçait à la suite de colonels promus longtemps après lui.
Nouvelles réclamations du général, mais le duc de Feltre refusa d’y faire droit, se fondant sur ce qu’il n’était maréchal de camp que depuis deux ans et demi, et sur ce que, le 20 juin, par lettre adressée au prince d’Eckmuth, il avait offert ses services à l’Usurpateur!
Ainsi étaient méconnus les droits acquis, étaient violées les règles de la législation militaire qui déclare tout officier investi d’un grade depuis deux ans, apte à passer au grade immédiatement supérieur. Le duc de Feltre, qui n’était parvenu à la dignité de maréchal de France que dans la poussière des bureaux, resta sourd aux pressantes sollicitations des plus hautes notabilités de l’armée, des maréchaux de Bellune, de Tarente, de Reggio, des généraux Lamarque, Gérard, Sébastiani, etc.
Un mauvais vouloir aussi prononcé aurait dû décourager Desvernois; mais comme il s’agissait d’un déni de justice, il ne se rebuta pas. Revenu à Paris en septembre 1818, il se présenta, accompagné des généraux Rapp et Mathieu Dumas, au maréchal Gouvion Saint-Cyr, qui avait repris le portefeuille de la guerre. Mais le projet du 25 septembre 1815 avait été fait sous son premier ministère; il ne voulut point le désavouer, et préféra punir de braves officiers d’avoir ignoré ce qui ne leur avait point été notifié.
A la fin de 1819, le général Latour-Maubourg, que Desvernois avait connu en Egypte, succéda à Gouvion Saint-Cyr. Le général retourna à Paris, et obtint la promesse d’être réintégré dans le grade de maréchal de camp, si une simple décision avait fixé sa position. Le fait se trouva exact; et le roi, sur une supplique de Desvernois, autorisa le ministre à lui présenter un rapport à ce sujet. Le rapport fut rédigé, ainsi qu’un projet d’ordonnance modifiant les bases de celui de 1815, mais le chef de division du personnel, le général Latour-Foissac, soutint que l’opération était inexécutable, parce qu’elle concernait plus de deux cents officiers; allégation fausse: ils étaient cinq en tout. Mais le ministre se laissa circonvenir, et l’injustice fut consommée. Le 8 juin 1823, Desvernois fut mis à la retraite comme colonel, et le 15 octobre suivant, le duc de Bellune lui reconnut le grade de maréchal de camp, seulement à titre honorifique.
Privé désormais de tout espoir d’obtenir du gouvernement français la justice qui lui était due, le général Desvernois ne pensa plus qu’à poursuivre avec activité les réclamations que depuis 1815, il n’avait cessé d’adresser au gouvernement napolitain, relativement à sa dotation d’Altomonte. Il était indispensable qu’il se rendit à Naples; mais une ordonnance du roi Ferdinand interdisait, pendant quarante ans, l’entrée du royaume à tout Français qui y avait exercé des fonctions civiles ou militaires dans l’intervalle compris entre les années 1806 et 1815. Pour échapper à l’application de cette ordonnance, le général adressa au vicomte de Chateaubriand la demande d’un passeport et d’une sauvegarde, sous la protection de l’ambassadeur français. L’un et l’autre lui ayant été accordés, il s’embarqua à Marseille le 12 décembre 1823, et entra dans le port de Naples après dix-huit jours de traversée. Avant de descendre à terre, il fit prévenir l’ambassadeur de son arrivée et réclama sa protection.
Cette précaution était inutile; l’ancien gouverneur de Messine, prince Della Scaletta, alors ministre de la guerre, en instruisait au même instant le roi qui présidait son conseil, et qui répondit : « Qu’il soit le bienvenu, et que » pendant son séjour, il soit libre d’aller partout où il lui plaira, sans être surveillé par la police. »
Ces bienveillantes paroles assurèrent au général l’accueil le plus flatteur de la part du comte de Serre, ambassadeur de France, du chevalier de Médici, premier ministre, du baron de Frimont, général en chef de l’armée autrichienne, et du baron Koller, intendant-général, qui, accompagnant Napoléon à l’île d’Elbe, le sauva des fureurs de la populace d’Orgon. Tous l’invitèrent successivement à dîner, et le dimanche suivant, le premier ministre le présenta au roi qui lui témoigna la plus haute considération.
Soit pour avances faites au gouvernement napolitain, soit pour le capital et les revenus de sa dotation d’Altomonte, il était dû au général Desvernois près de deux cent mille francs. Le comte de Narbonne-Pelet, ambassadeur de France à Naples en 1813, avait été chargé du soin de régler les intérêts pécuniaires de tous les donataires, mais ne pouvant s’en acquitter lui-même, il avait délégué sa mission à un avocat napolitain, nommé Palmiéri, auquel durent s’adresser tous les intéressés.
Mais ce Palmiéri, ainsi que le général l’apprit du chevalier de Médici, était un fripon, que ses nombreux méfaits avaient fait bannir du royaume, et comme il avait été désigné par M. de Narbonne, le gouvernement ne pouvait être responsable des fraudes et des vols dont il s’était rendu coupable. L’intendant civil de Cozenza et le directeur des domaines en Calabre reçurent l’ordre de faire, à ce sujet, les recherches nécessaires. Tout avait été vendu, à l’exception de la maison d’Altomonte, devenue propriété de l’état qui y avait établi la municipalité et la justice de paix de la commune. Il fut constaté que Palmiéri avait reçu, pour le compte du général, soit du produit des ventes, soit du gouvernement, plus de quarante-sept mille francs, dont le recouvrement était impossible. La seule somme payée à Desvernois fut le prix de la maison, fixé à 3,200 francs, sur lesquels il ne lui restait que huit cents francs, à son retour à Lons-le-Saunier.
Ces coups immérités du sort auraient brisé le plus ferme courage ; le général ne pensa qu’à y remédier. Le voyage du roi de Naples, François Ier, à Paris, en 1830, lui parut être une occasion favorable ; il partit aussitôt, et au moyen des amis qu’il avait conservés, parvint à obtenir une audience des rois Charles X et François Ier, ainsi que du duc d’Angoulême. Il s’était fait précéder d’un mémoire où étaient exposés tous les faits qui militaient en sa faveur. Reçu le 20 juin à l’Elysée par le roi de Naples, et le 12 juillet à Saint-Cloud par le roi de France, il en fut parfaitement accueilli. Le premier lui promit, aussitôt son retour à Naples, de donner les ordres nécessaires pour que tout ce qui lui était dû fût intégralement payé ; le second le renvoya au duc d’Angoulême, qui lui promit la première place vacante de receveur-général dans un département, en le dispensant du cautionnement, auquel subviendrait la liste civile.
Le 25 juillet, le général rentrait à Lons-le-Saunier, le cœur plein des plus douces, mais en même temps, des plus vaines espérances. Quatre jours après, le trône de Charles X avait disparu dans la tempête, et emportait avec lui tout l’avenir de bonheur qui l’attendait. Pour comble de disgrâce, le roi de Naples, au même moment, mourait à Naples, n’ayant repassé le seuil de son palais que pour y exhaler son dernier soupir.
Le nouveau gouvernement de la France devait naturellement être favorable aux officiers de l’ancienne armée, si rigoureusement traités par celui qui venait d’être renversé. Le général erut devoir profiter de la circonstance pour rentrer en activité, avec son grade de maréchal de camp. Arrivé à Paris le 20 août, cette espérance parut d’abord devoir se réaliser; il fut question de l’appeler au commandement du département de la Dordogne; mais des intrigues parvinrent à le faire écarter, et le 24 septembre, il fut nommé commandant de place de première classe à Rochefort, ville importante par son port sur la Charente et par sa position militaire.
Quatre ans après, vers la fin de 1854, il avait accompli ses soixante-trois ans, et aux termes de la loi, il fut admis à la retraite, dont la liquidation fut encore une injustice. On refusa de lui appliquer une loi récente, par laquelle tout le temps passé en traitement de réforme par les officiers rappelés en 1850 devait leur être compté comme service actif, et au lieu de 5,600 francs de retraite, auxquels il avait droit, il ne lui fut accordé que 5,000 francs.
De nouvelles démarches, appuyées par la diplomatie elle-même, furent tentées, mais en vain, auprès du roi de Naples, Ferdinand II, successeur de François Ier, et il en fut de même d’une pétition à la chambre des députés, sur laquelle le comte Hector d’Aunay présenta un rapport aussi clair que fortement motivé.
Ainsi, après une longue carrière parcourue avec honneur et gloire, le général Desvernois s’est vu, par l’injustice des hommes et par une suite d’événements inouïs et désastreux, privé du fruit légitime de ses travaux, de ses fatigues et de ses dangers ; l’amour et le respect de ses concitoyens l’en ont dédommagé ; le digne neveu de Napoléon Ier, l’empereur Napoléon III, a voulu qu’une éclatante distinction rémunérât les éminents services de l’ancien défenseur de la France. Un décret impérial l’a créé commandeur de la Légion-d’Honneur, et le général comte de Serres, délégué de Sa Majesté et commandant la subdivision du Jura, lui en a décerné les insignes, à la vue d’un peuple immense, accouru de tous les points du département pour assister à l’inauguration de la statue du vainqueur de Suwaroff, le général Lecourbe. Ainsi deux enfants du Jura, deux des héros que le pays s’enorgueillit d’avoir vus naître, recevaient au même instant, aux acclamations universelles, le prix du depuis si longtemps à leur courage et à leurs exploits.
A l’heure où nous écrivons, près de quatre-vingt-sept hivers pèsent sur sa tête justement vénérée, et il poursuit en paix une vie honorable et glorieuse, consacrée tout entière à l’accomplissement du devoir, et à l’exercice de toutes les vertus de l’homme privé, du guerrier et du citoyen.
FIN.
CHAPITRE Iᵉʳ Naissance de Desvernois. Il s’engage au 7ᵉ régiment de hussards. Première campagne à l’armée du Rhin. Combat d’Oberoterbach. Il est nommé sous-lieutenant. Combat d’Oggresheim. Siège de la forteresse du pont de Manheim. Siège de Mayence. Départ du 7ᵉ de hussards pour l’Italie.
CHAPITRE II. Etat de l’armée d’Italie. Arrivée du général Bonaparte. Affaires de Fombio, Codogno et Pizzighitone. Le gué de l’Adda, près de Lodi. Deux régiments mis en fuite par le 7ᵉ de hussards. Prise de Crémone. Combat de Borghetto. Siège de Mantoue. Captivité et délivrance de Desvernois. Entrée en Romagne. Combat sur le Sénio. Assassinat du général Duphot. Masséna à Rome, ses déprédations.
CHAP. III. Départ du 7ᵉ de hussards pour l’Égypte. Prise de Malte. Arrivée en Égypte. Prise d’Alexandrie. Combat soutenu par le lieutenant Desvernois. Passage du désert. Damanhour. Mort du général Mireur. Combat de Béda.
CHAP. IV. Combat de Chébréiss. Bataille des Pyramides. Entrée au Kaire, Nouvelle organisation des troupes, Marche de l’avant-garde sur El-Hanka et Belbéis. Combat de Salahieh. Indélicatesse de Junot. Destruction de la flotte française à Aboukir. Insurrection du Kaire.
CHAP. V. Expédition du général Desaix dans la Haute Egypte. Combat de Tahta. Arrivée à Girgé. Marche sur Samanhout. Combat soutenu par le capitaine Desvernois. Eloges qu’il reçoit du général Desaix. Denderah. Passage de la division à Thèbes. Assouan. Les cataractes du Nil. Prise de Philœ. Reconnaissance. Témérité du général Desaix. Combat terrible. Mort du chef de brigade Duplessis. Retraite sur Denderah. Combat de Beni-Adin. Convoi enlevé par Desvernois. Il rejoint son régiment en traversant vingt lieues de pays avec quatre hussards. Rappel de Desaix au Kaire. Marche sur Aboukir. Ophthalmie de Desvernois. Bataille d’Aboukir. Départ de Bonaparte pour la France.
CHAP. VI. Le général Kléber prend le commandement en chef. Etat de l’armée. Dispositions prises par le général. Bataille de Sédiman. Alliance de Mourad-Bey avec les Français. Débarquement du Grand-Visir à Damiette; il est vaincu par le général Verdier. Convention d’El-Arisch. Lettre de l’amiral Keith. Indignation de Kléber. Bataille d’Héliopolis. Combat de Salahieh. Attaque de Koraïm. Prise du camp du Grand-Visir. Soulèvement du Kaire. Incendie de Boulaq. Défaite des insurgés et reprise du Kaire. Visite faite aux généraux turcs par les officiers du 7ᵉ de hussards.
CHAP. VII. Arrivée d’une escadre turque devant Alexandrie. Le capitan-pacha demande à renouer les conférences pour la paix, en abandonnant l’Egypte à la France. L’Angleterre sanctionne la convention d’El-Arisch. Assassinat de Kléber. Supplice de Soleyman et des Ulémas. Le général Menou prend le commandement de l’armée. Ridicules qu’il se donne. Les Menoutistes et les Klébertistes. Situation de l’armée. Visite aux Pyramides. La nécropole souterraine.
CHAP. VIII. Apparition d’une flotte anglaise à Aboukir. Insouciance du général Menou. Succès obtenu par le général Friant. Menou persiste dans son inaction. Bataille d’Alexandrie. Conduite de Desvernois. Combat d’El-Hanka. Traité partiel d’évacuation de l’Égypte conclu par le général Bel-iard. Refus du général Menou d’y adhérer. Embarquement des troupes. Arrivée dans la rade de Pomègue. Paix d’Amiens.
CHAP. IX. Desvernois nommé capitaine d’habillement. Son mariage. Dépôt des restes du général Kléber au château d’If. Mécontentement de l’armée d’Égypte. Transformation du 7ᵉ de hussards en 28ᵉ de dragons. Envoi du régiment en Italie. Prise de Naples dont Joseph-Napoléon est nommé roi. Promotion du capitaine Desvernois au grade de chef d’escadron et de premier aide de camp du comte Mathieu Dumas, ministre de la guerre. Il rend ses comptes de l’administration du 28ᵉ et devient chef de la solde et des revues. Remplacement du comte Mathieu Dumas par Salicetti. Refus du commandant Desvernois d’accepter la place d’adjudant du palais du roi. Il reçoit le commandement de la côte d’Amalfi.
CHAP. X. Mesures prises par le commandant Desvernois pour délivrer la côte des bandes qui l’infestaient. Succès des battues. Le brigand Giusipello. Intrépidité du commandant. Extirpation du brigandage. Le roi Joseph à Amalfi. Le commandement de Desvernois est augmenté de deux arrondissements. Nouvelle battue, son succès. Promotion du commandant au grade de lieutenant-colonel. La subdivision militaire de Lagonégro est mise sous ses ordres.
CHAP. XI. Dispositions prises pour assurer la tranquillité du pays. Poste retranché de Cervaso, patrouilles de cavalerie. Terreur inspirée aux brigands. Le soldat du 22ᵉ régiment d’infanterie légère français. Surprise et mort de sept brigands. Poursuite et destruction de toutes les bandes. Rapport au roi sur l’état de la province de la Basilicate. Translation du roi Joseph sur le trône d’Espagne. Le brigand Malacarne et le capitaine Longo.
CHAP. XII. Opposition du roi Joachim au départ du lieutenant-colonel Desvernois pour l’Espagne; il le nomme colonel du 1er régiment de chasseurs à cheval napolitains. Départ de ce corps pour Rome. Service qui lui est imposé dans les marais Pontins. Apparition d’une flotte anglo-sicilienne devant Naples. Deux escadrons du régiment y sont rappelés. Maladie du colonel Desvernois. Départ de ses deux premiers escadrons pour l’Espagne. Il trompe la vigilance des médecins et court les rejoindre. Insurrection du Tyrol. André Hofer. Prise des lignes du Lavisio. Entrée du régiment à Méran. Retraite de nuit. Arrivée à Steinach. Soumission du Tyrol.
CHAP. XIII. Marche du régiment. Passage à Codogno. La veuve Zaffiéri et sa famille. Entrée en Espagne. Echec essuyé à Castelfollit. Indiscipline des auxiliaires allemands et italiens. Le prince Pignatelli. Le défilé de Montblanch. Réprimande faite au prince Pignatelli par le maréchal Macdonald. Pillage de Montblanch. Le traînard napolitain. Représentations adressées au maréchal par le colonel Desvernois.
CHAP. XIV. Jonction des armées de Catalogne et d’Aragon. Expédition dans la plaine d’Urgel. Echec de Cervera. Le colonel Desvernois est, dans un ordre du jour, accusé d’excès de bravoure. Récolte des olives à Castel d’Ossens. Expédition dans les villages insurgés d’Albagès, de Cogull et de Borgas Blancas. Prise et incendie de Cervia. Le colonel Desvernois est élevé à la dignité de Baron et reçoit l’ordre de retourner à Naples. Séjour à Lons-le Saunier.
CHAP. XV. Retour du colonel Desvernois à Naples. Accueil qu’il reçoit du roi Joachim. Plaintes de ce prince contre les Français entrés à son service. Le colonel va reconnaître son majorat et le refuse. Accusation dirigée contre lui, sa justification. Nouveau majorat qui lui est accordé à Altomonte. Il rejoint, son régiment à Mileto, qu’il fait embellir. Ordre du départ du régiment pour la Russie et contre-ordre. Expédition anglo-sicilienne à Pietra-Nera. Défense du littoral confiée à Desvernois. Il est nommé maréchal de camp et commandant de la 2ᵉ division militaire, et établit son quartier-général à Salerne puis à Campo. Rentrée des contributions. Embellissements d’Altomonte. Dénonciations anonymes. Recrutement de l’armée.
CHAP. XVI. Le roi Joachim demande le commandement de l’armée franco-italienne. Marche de l’armée napolitaine sur la Haute-Italie. Rejet de la demande du roi par l’Empereur. Intrigues des Français au service de Naples. Démission du général Desvernois. Il reçoit l’ordre de se rendre à Monteleone. Chute de Napoléon. Le général reprend son commandement. Croisière établie par le roi Ferdinand. Plaintes du commerce napolitain. Énergie du général. La croisière est retirée. Les chasseurs franc-calabrois, leur destruction. Autres tentatives de la cour de Palerme. L’évêché de Mileto.
CHAP. XVII. Congrès de Vienne. Intrigues de Talleyrand. Le général Ambrosio. Le cordon militaire. Décision du congrès. Sommation du général Carascosa. Retraite des Autrichiens. Lettre du roi Joachim au général Desvernois. Le général anglais Philips. Proclamations napolitaines répandues en Sicile. Départ du roi pour Ancône. Il appelle à l’indépendance les peuples d’Italie. Déclaration de lord Bentinck. Retraite de l’armée napolitaine. Désertions. Les généraux Daquinio et Pignatelli. Insurrection de Polistina. Bataille de Tolentino. L’Angleterre se déclare contre le roi. Actes d’hostilité, repoussés par le général Desvernois. Lettre qui lui est adressée par la reine. Avis perfides donnés au général.
CHAP. XVIII. Prise d’armes de vingt mille Calabrois. Succès et revers du roi Joachim. Prise d’Aquila. Retour à Naples et fuite du roi. Convention de Casalanza. Fermeté du général Desvernois. Tentative d’assassinat. Proposition du général Duplat. Conseil de guerre. Capitulation. Adieux de Desvernois à son corps d’armée. Réception qui lui est faite à Messine. Il s’embarque pour la France.
CHAP. XIX. Arrivée à Toulon. Le roi Joachim à Plaisance. Accueil qu’il fait à Desvernois, qu’il élève au grade de lieutenant-général. Séjour à Plaisance. Derniers adieux. Départ pour Marseille. Insurrection royaliste. Arrestation du général et pillage de ses effets. Le marquis de Rivière. Départ de Marseille. Passage à Avignon. Retour à Lons-le-Saunier. Le général se rend à Paris.
CHAP. XX. Difficultés éprouvées par le général Desvernois. Audience du maréchal Gouvion Saint-Cyr. Ordonnance royale du 20 décembre 1815. Desvernois est classé colonel de cavalerie. Deuxième audience du ministre. Ministère de Latour-Maubourg; le général est reconnu maréchal de camp honoraire. Son voyage à Naples. L’avocat Palmiéri. Séjour à Paris du roi des Deux-Siciles, François 1er; ses promesses. Le roi Charles X et le dauphin. Révolution de juillet 1850. Desvernois est nommé commandant de place à Rochefort. Sa mise à la retraite. Nouvelles et inutiles réclamations. Conclusion.